Volontariat obligatoire

Avenir Suisse est un laboratoire d’idées, qui «développe des idées pour le futur de la Suisse, en se fondant sur des études scientifiques et des principes libéraux, inspirés par l’économie de marché».

Avenir Suisse est donc tout désigné pour donner des avis sur tout et n’importe quoi, grâce aux nombreux chercheurs qui émargent à son budget.

Dans un article publié par la Revue Militaire Suisse no 5/2017, M. Alexandre Jöhl et Mme Noémie Roten, respectivement collaborateur et researcher – pour quoi pas chercheuse tout simplement? – d’Avenir suisse, se penchent sur l’obligation de servir et le système de milice de notre pays. Leur contribution s’intitule Une obligation de servir en crise: Faut-il repenser le modèle suisse? Le fait que le premier a étudié l’architecture et la philosophie et que la seconde est plutôt spécialisée en économie politique, en sciences politiques et en analyse bancaire1 garantit une parfaite connaissance du sujet de la part des deux auteurs.

Ceux-ci constatent en substance que l’obligation de servir n’a plus guère de sens, puisque l’armée n’a plus besoin de la totalité des hommes en âge de servir et aptes à le faire. Dès lors, maintenir artificiellement l’obligation de servir, notamment en augmentant le nombre des inaptes par des exigences plus élevées et en facilitant l’accès au Service civil, n’est pas une solution, en tout cas pas une solution équitable.

Les deux collaborateurs d’Avenir Suisse remarquent par ailleurs que le système de milice est en déclin dans la société actuelle: les Suisses sont de moins en moins enclins à se mettre bénévolement au service de la communauté, que ce soit dans les sapeurs-pompiers, en politique ou dans la vie associative.

Forts de ces constats et de quelques autres, les deux experts proposent l’instauration d’un «service citoyen universel» en remplacement de l’obligation de servir actuelle. Ce service inclurait tous les Suisses des deux sexes dès l’âge de vingt ans, de même que les étrangers résidents permanents. En d’autres termes, tous les habitants de ce pays, sous réserve de quelques inaptes pour cause de maladie ou d’infirmité, devraient être convoqués par l’Etat, et cela pour une durée totale de deux cents à deux cent soixante jours. Outre la possibilité de faire du service militaire – uniquement pour les citoyens suisses, évidemment –, les libres habitants de notre libre patrie pourraient être mis au service de la protection civile et de la communauté, notion vague entre toutes, ou participer à des opérations à l’étranger.

«Un tel service aurait l’avantage, nous disent nos laborantins d’idées, de donner un nouveau souffle à l’esprit de milice tout en tenant compte des changements sociétaux (…).»

Je crois que les valeureux penseurs d’Avenir Suisse auraient dû, avant d’énoncer ces élucubrations, s’interroger sur ce qu’on entend par «armée de milice» et «système de milice». Certes, ces deux notions ont un point commun: la milice implique l’action d’«amateurs» par opposition aux professionnels. Mais l’armée de milice est fondée sur l’obligation de servir, alors que le système de milice civil est basé sur le volontariat. Le citoyen qui décide ou accepte de s’engager dans le corps des sapeurs pompiers de son village, de se faire élire dans un Conseil communal ou de tenir le secrétariat d’une bonne œuvre sait qu’il peut démissionner quand bon lui semble ou à tout le moins dans un délai raisonnable. Le militaire ne le peut pas. On ne peut pas englober l’armée de milice et le système de milice dans une seule et même «solution».

Il est vrai que l’application de l’obligation de servir est défectueuse. Il est vrai que les militaires sont les dindons d’une vilaine farce: ils font le sale boulot pendant que les «civilistes» se donnent bonne conscience en effectuant un service plus long – mais ô combien plus confortable – et que les «inaptes» plus ou moins authentiques restent libres de toute obligation à l’exception d’une taxe militaire qui, compte tenu de ce que gagnent en moyenne les jeunes gens âgés de vingt à trente-quatre ans, ne doit pas dépasser souvent le minimum de quatre cents francs par année, soit à peine plus de trente-trois francs par mois, à peu près le prix de deux séances de cinéma.

Il est vrai aussi que l’esprit de milice qu’on pourrait tout aussi bien appeler l’esprit de service a tendance à se perdre, du fait que la société est composée de plus en plus souvent d’individus qui ne voient pas plus loin que l’écran de leur téléphone ou qui sont dégoûtés de la politique ou encore qui considèrent qu’ils paient suffisamment d’impôts pour n’avoir pas, en plus, à se préoccuper de service à la communauté.

Mais prétendre restaurer un «esprit de milice», fondé, sous réserve du service militaire, sur le volontariat et le bénévolat, en établissant une obligation de servir généralisée relève non seulement de l’aberration, mais aussi du totalitarisme, et n’a que peu de chose à voir avec les principes libéraux dont se réclame Avenir Suisse.

M. Alexandre Jöhl et Mme Noémie Roten n’ont apparemment pas compris que le «système de milice» n’est pas une fin en soi et que l’obligation de servir ne doit exister que lorsqu’il n’y a pas moyen d’atteindre un but autrement.

Ce fut pendant longtemps le cas de la défense nationale et d’elle seule. Dans l’état actuel de notre armée, on en vient à se demander s’il ne faudrait pas supprimer purement et simplement l’obligation de servir.

Mariette Paschoud

 

1 https://www.avenir-suisse.ch/fr/team/alexandre-joehl/; https://www.avenir-suisse.ch/fr/team/noemie-roten/.

Thèmes associés: Armée - Politique fédérale - Société

Cet article a été vu 72 fois

Recherche des articles

:

Recherche des éditions