Ô monde médiocre!

En ce moment même, les Suisses s’écharpent sur l’initiative «No Billag», soumise au vote du peuple et des cantons le 4 mars. Le texte demande, pour l’essentiel, que la Confédération ne puisse plus subventionner aucune chaîne de radio ou de télévision.

«La fin du monde est proche»

Parmi les belligérants, on entend évidemment les journalistes, ceux de la SSR – qui défendent leur bifteck, ce qui est compréhensible – et ceux des autres médias – qui défendent leur éventuel futur bifteck, ou simplement leurs confrères et amis, ce qui est tout aussi respectable. Mais au-delà d’un sain réflexe corporatiste, tous ces gens de presse s’accrochent aussi à leur immense pouvoir, à leur capacité d’influencer la société selon leurs idées. A force de baigner non seulement dans l’opulence financière mais aussi dans le conformisme intellectuel de centre gauche, ils suscitent une irrésistible envie de voter «oui».

Les responsables de la SSR auraient pu sentir assez tôt ce vent de contestation, aller à la rencontre des contestataires, faire quelques concessions pour calmer les esprits, proposer des plans B et C afin de témoigner de leur ouverture au dialogue. Mais non. On ne change rien, ça passe ou ça casse, de toute façon, ils n’oseront pas. Chiche?

Toujours du côté des opposants, on trouve ensuite l’officialité bien-pensante, les politiciens, les notables, les artistes, qui mènent campagne contre une initiative dont ils affirment qu’elle entraînerait une disparition de la culture, de la télévision «civilisée», la fin d’un lien tant régional que confédéral, l’émiettement de la Suisse. Tout n’est pas toujours entièrement faux dans leur argumentation, mais ils sont tellement excessifs, tellement catastrophistes, tellement larmoyants et tellement officiels qu’ils ne convainquent pas et produisent même, chez beaucoup de citoyens, un effet contraire à celui souhaité: ils donnent envie de voter «oui».

«Moi, ma musique, mes émissions»

Si les opposants à «No Billag», paradoxalement, encouragent le camp de leurs adversaires, on peut en dire à peu près autant de nombreux partisans de l’initiative. Médiocres argumentateurs, ignorants quant aux sujets dont ils prétendent traiter, imprécis, illogiques, aigris et agressifs, ils nous donnent furieusement envie de voter «non».

Un de leurs principaux arguments est qu’ils ne veulent pas payer pour financer des médias qui ne les intéressent pas et qu’ils n’écoutent ni ne regardent jamais. A priori, on peut les comprendre. Pourtant, on devrait voir que la solidarité financière existe souvent dans les communautés humaines: familles, associations, communautés professionnelles, copropriétés, communautés politiques. En tant que membres d’une communauté, nous participons de plus ou moins bonne grâce au financement et au fonctionnement de services communs que nous n’utilisons peut-être pas personnellement, mais qui constituent des éléments du lien communautaire. Nous ne nous révoltons que dans deux circonstances: lorsque le but de ces contributions ne correspond clairement pas à nos attentes, ou va même à l’encontre de nos convictions, ou alors lorsque nous ne nous sentons plus membres de la communauté.

D’un certain point de vue, on peut considérer que, dans le cas de la redevance radio-TV, ces deux conditions sont réunies. La société dans laquelle nous vivons aujourd’hui ne constitue plus une véritable communauté: les individus y ont des origines différentes, des langues différentes, des mœurs différentes, des religions différentes. Des groupes coexistent en s’ignorant ou en s’affrontant. Dans ces conditions, il est compréhensible que les médias publics, qui faisaient autrefois la fierté des Suisses, n’éveillent désormais plus aucun intérêt chez un certain nombre d’individus. Cela ne justifie pas pour autant l’initiative «No Billag»: le but ne devrait pas être d’accélérer une évolution délétère ni d’achever l’anéantissement d’une communauté moribonde, mais au contraire de réagir et de tenter de recréer les liens communautaires que l’esprit du temps a détruits.

Reste l’argument des programmes qui déçoivent. Mais ceux qui critiquent les orientations idéologiques de la SSR – et ils ont raison de le faire – ne forment qu’un petit bataillon parmi les contestataires. Dans la cacophonie de ces derniers, on entend plutôt: «Ça m’intéresse pas, je r’garde pas la télé, c’est des programmes de vieux, y a rien pour les jeunes!» Moi, ma musique, mes émissions, le reste j’m’en fous… Les partisans de «No Billag», en particulier les plus jeunes d’entre eux, tiennent un discours pauvrement libertaire et individualiste que nous ne voulons pas partager.

L’avis des zigotos

Entre des médias médiocres et orientés qui abusent depuis trop longtemps de leur pouvoir et qui ont bien cherché ce qui risque de leur arriver, une nomenklatura bien-pensante dont les prédictions catastrophistes ne sont plus prises au sérieux, et de jeunes révolutionnaires individualistes et incultes suivis par une populace furieuse, on ne sait pas qui prendre pour assommer qui. On se prend à rêver d’un régime qui, d’autorité, instaurerait des chaînes de radio et de télévision publiques et de qualité, sans demander l’avis de n’importe quel zigoto.

Selon les derniers sondages relatifs aux intentions de vote, les indécis ne représentent que 1% des personnes interrogées. Les gens sages sont toujours peu nombreux.

Pollux

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