Retour vers un passé radieux

Si les réseaux sociaux sur internet reflètent habituellement les aspects les plus déplaisants de notre société, force est de constater qu’ils représentent aussi un lieu de rencontre privilégié pour les esprits réactionnaires.

Les premiers auxquels on pense sont évidemment ces militants qui passent une grande partie de leurs journées à publier triomphalement tels ou tels textes, articles ou dessins qui confortent leur sain conservatisme et leur hostilité aux tares de la modernité – sans que cela ne freine le moins du monde, hélas, la progression de cette dernière.

Mais il y a aussi et surtout tous les autres, plus discrets, moins volontaristes, généralement inconscients d’être réactionnaires. Ceux-là n’utilisent pas Facebook pour revendiquer ou dénoncer, mais seulement pour partager d’anciennes photos ou d’anciens films de l’époque de leur jeunesse, ou presque, c’est-à-dire des documents couvrant approximativement la période des années cinquante à nonante du siècle passé. On y trouve des archives de la télévision (à l’époque où la redevance était modeste et sainement utilisée), mais aussi de nombreux documents privés, qui apparaissent en public souvent pour la première fois.

On y découvre – ou redécouvre – d’anciennes vues de villes et de quartiers qu’on a connus autrefois. On y voit, par exemple, les rues de la capitale vaudoise à l’époque de l’automobile triomphante, avec la circulation qui s’écoulait encore des deux côtés de l’église Saint-François, puis «l’onde verte» sur les principaux axes du centre-ville, et aussi la «Brouette» (l’ancien LEB) qui arrivait aux portes de la place Chauderon. Parfois, des images montrent des étapes importantes, des travaux, la construction de l’autoroute Lausanne-Genève ou de celle de Lavaux, avec leurs ouvrages d’art. En noir et blanc, ou dans les teintes hésitantes et jaunies des débuts de la couleur, elles font ressurgir les marques et les modèles automobiles caractéristiques de chaque époque, ainsi que l’habillement des passants, leur allure, l’ambiance qui régnait alors dans les rues.

Les commentaires des autres internautes rejoignent presque unanimement ceux qui nous viennent instinctivement à l’esprit: c’était mieux avant! La société avait l’air paisible et sereine. Les gens semblaient normaux. Il faisait bon vivre.

L’humanité d’alors n’était certainement pas exempte de vices, de méchanceté, de mensonges et de mesquinerie; mais l’atmosphère qu’on respirait n’était pas celle d’un pays en déliquescence, en ruines intellectuelles et morales.

On nous dira que nos souvenirs nous jouent des tours, qu’on a tort d’idéaliser le passé. Mais aujourd’hui, les souvenirs sont de plus en plus corroborés par toutes ces images qui émergent du passé et font le bonheur de ceux qui les regardent. D’ailleurs, peu importe l’objectivité: en se replongeant ainsi dans des époques qu’on a connues et qu’on a aimées, on réalise que, subjectivement, on s’y sentait à l’aise, plus à l’aise que dans l’époque présente.

C’est là tout le paradoxe. De nos jours, la presse, les médias, les journalistes, les politiciens et les autres directeurs de conscience nous vantent inlassablement la vertu du changement; le changement nécessaire, le changement inéluctable, le changement souhaitable; l’évolution de la société et des mœurs, la transformation numérique; la modernité qui nous apporte une vie plus facile, plus longue et donc plus heureuse.

Eh bien non. De très nombreuses personnes, réactionnaires jusqu’au plus profond d’elles-mêmes, ne se sentent manifestement pas heureuses dans la société actuelle. Elles préfèrent s’immerger dans un passé où elles peuvent retrouver leurs repères et leurs souvenirs. Et pourtant, ce passé ressuscite, il faut bien le reconnaître, par la grâce de la technique moderne.

Pollux

Thèmes associés: Histoire - Médias - Société

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