Editorial

L’armée rêve de se faire une place dans les écoles, titrait 20 minutes du 11 septembre. Et de nous expliquer que «des cours donnés par des officiers pourraient être introduits au secondaire. Objectif: présenter une info positive sur le service militaire».

Il faudrait en effet, selon la Conférence des directeurs cantonaux des affaires militaires, «que plus de jeunes choisissent1 d’accomplir leur service militaire au lieu du service civil».

Au début de l’été, la controverse sur le durcissement de l’accès au service civil et l’allégement  des conditions de vie des recrues de l’armée nous a valu quelques autres morceaux de bravoure2:

Le 25 juin, s’exprimant sur les adoucissements apportés par l’armée à l’école de recrues – marches en pantoufles de gym, sorties dès la première semaine, au moins six heures de sommeil –, dans le but d’attirer les jeunes, la conseillère nationale socialiste Priska Seiler Graf déclarait: «L’objectif doit être de motiver les jeunes qui veulent servir le pays. (…)»

Le 9 juillet, à propos du projet du Conseil fédéral de modifier la loi sur le service civil, les défenseurs  de ce dernier montaient au créneau, certains voyant dans la nouvelle loi une atteinte à l’égalité face à l’obligation de servir, alors que la verte conseillère nationale genevoise Lisa Mazzone s’écriait sans souci de cohérence: «Le service civil n'est pas une punition, mais un droit octroyé au citoyen par la Constitution fédérale.»

On le voit: le libre choix entre service militaire et service civil, à défaut d’ancrage dans la Constitution, est entré dans les esprits et dans les faits.

L’armée suisse est donc devenue, y compris aux yeux de ses instances dirigeantes, une armée de volontaires que l’on doit appâter à coups de susucres et d’«info positive sur le service militaire» dans les écoles.

Mais au fait, que sont-ils censés défendre, ces jeunes gens qu’on voudrait tellement convaincre de passer quelque temps sous les drapeaux? Notre souveraineté? Elle est moribonde. Notre neutralité? Elle est morte. Nos institutions? Elles sont en pleine déliquescence, à commencer par notre démocratie semi-directe, qui est bafouée par les politiciens. Nos lacs et nos montagnes? Vision romantique, donc dépassée. La génération montante ne se voit proposer ni idéal ni même la possibilité d’un dépassement de soi par l’accomplissement de missions pénibles mais nécessaires, dans des conditions difficiles.

C’est inadmissible.

Quant au service civil, il s’est transformé en marché aux esclaves: toujours le 9 juillet, dans l’article intitulé Haro sur le projet de loi sur le service civil, les opposants arguent sans vergogne que ce fameux projet «risque de pénaliser les nombreuses institutions qui ont besoin des civilistes».

On appelle ces institutions établissements d’affectation.

Quand on creuse un peu, on s’aperçoit que lesdits établissements versent à la Confédération une contribution, dont il est dit ceci, le plus officiellement du monde3: «Son montant se situe entre 9 fr.20 par jour et au maximum 25% du salaire brut usuel du lieu et de la profession pour une activité similaire. C’est pourquoi chaque cahier des charges est rattaché à une catégorie de contribution. Puisque les civilistes ne sont pas efficaces à 100% dès leur premier jour d’affectation, la contribution est réduite de moitié les 26 premiers jours.»

A ce tarif-là, et même si, en outre, les établissements d’affectation fournissent aux «civilistes», le gîte et le couvert, ainsi que cinq francs d’argent de poche par jour, le service civil est un splendide pourvoyeur de main d’œuvre sous-payée.

C’est intolérable.

Combien de temps encore ces scandales vont-ils durer?

Mariette Paschoud

 

1 Les mots en caractères gras sont soulignés par moi.

2 A une exception près, les citations sont tirées de 20 minutes.

3 https://www.zivi.admin.ch/zivi/fr/home/einsatzbetriebwerden/ihre-kosten.html.

Thèmes associés: Armée - Politique fédérale

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