Différence et similitude du singe

PolluxLe Pamphlet n° 477 Septembre 2018

Le dernier championnat international de football a été gagné, à ce qu’on nous a dit, par l’équipe de France. Comme celle-ci est composée de plusieurs joueurs d’origine africaine, divers commentaires racistes, ou pouvant être interprétés comme tels, sont apparus sur les réseaux sociaux. On a pu voir notamment des images ou des vidéos mettant en scène des singes et suggérant une analogie avec les joueurs ou les supporters de football. Ces publications, de même que celles qui pouvaient s’y apparenter, ont été dénoncées, pointées du doigt, et on peut imaginer que les personnes qui les ont «likées» ont été recensées par quelques ligues de vertu.

Pour être équitable, il faut mentionner que le racisme, à cette occasion, s’est manifesté dans les deux sens, puisque le bureau parisien de la LICRA (Ligue contre le racisme et l’antisémitisme) a publié sur Facebook un message ouvertement méprisant envers les joueurs croates blancs, évoquant une équipe de France «multicolore» et «multi-ethnique» face à une équipe de Croatie «dramatiquement uniforme»! Ce dérapage, bien que moins médiatisé, a tout de même suscité des réactions houleuses au sein même de la LICRA, où l’on n’a pas apprécié cette forme de contre-racisme.

Comparaisons et confusions

Dans un registre moins sportif, il y a quelques années, la très controversée ministre de la justice du gouvernement de François Hollande, issue des colonies d’outre-mer, avait déjà essuyé des jets de bananes et s’était vue comparée à une guenon. Des journalistes et des élus politiques avaient été traînés en justice et des peines de plusieurs milliers d’euros avaient été prononcées.

Paradoxalement, ce genre de comparaisons et de rapprochements, unanimement condamnés, n’émanent pas seulement d’individus frustes, aigris ou haineux traînant leur mal-être sur les réseaux sociaux, mais aussi d’algorithmes informatiques hypersophistiqués. En juillet 2015, la société Google a dû présenter ses excuses après que son nouveau logiciel de reconnaissance faciale avait confondu un couple d’Afro-Américains avec des gorilles. Selon un responsable de l’entreprise, cette erreur était due à «l’intelligence artificielle chargée d’apprendre à reconnaître les lieux, les gens et les objets sur les photographies». Mais cela n’explique absolument pas pour quelle raison cette intelligence artificielle a pu opérer une telle confusion.

Spécisme et racisme intra-animal

Ce sujet pose de nombreuses questions de logique. Par exemple, pourquoi les bananes jetées à Mme la ministre Taubira ont-elles été immédiatement interprétées comme une forme de comparaison simiesque, alors que de nombreux êtres humains, y compris de type caucasien, mangent aussi de ces fruits? Et dans le cas de la photo d’un orang-outan brandissant le trophée du Mondial, pourquoi a-t-on aussitôt considéré que cette image faisait allusion aux joueurs d’origine africaine, puisqu’il y a aussi des joueurs blancs dans l’équipe française? La publication diffusée sur Facebook ne contenait aucune précision et il a donc fallu que les dénonciateurs antiracistes fassent eux-mêmes cet amalgame dans leur esprit, ce qui est tout de même surprenant.

Enfin, à une époque où l’on défend impérieusement la dignité des animaux, comment expliquer que la comparaison avec un singe – qui est un animal intelligent – puisse être jugée infamante? Les réactions outrées nous semblent trahir un inquiétant mépris vis-à-vis de la dignité du singe, considéré comme doublement inférieur, d’abord parce qu’il est un animal (réaction spéciste), et ensuite parce qu’il serait moins attrayant que d’autres animaux (une forme de racisme intra-animal, en quelque sorte). Si les footballeurs d’origine africaine avaient été comparés à des colombes, à des gazelles ou à des écureuils, personne n’y aurait rien trouvé à redire. De même, lorsque des parents de type caucasien ordonnent à leur enfant de cesser de «faire le singe», personne n’y voit du racisme. Ces différences de réactions peuvent-elles s’expliquer autrement que par un ensemble de préjugés?

On constate ainsi que, dans l’esprit même des individus progressistes prônant l’égalité des races et des espèces, les singes restent néanmoins perçus comme différents des autres animaux, tout comme les footballeurs d’origine africaine restent perçus comme différents des autres footballeurs. Cela signifie que les antiracistes pensent à peu près de la même manière que les racistes: en termes de différence.

Pollux

Thèmes associés: Egalité, discriminations - Facéties - Immigration - Sports

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