Drill, jeux et massacres

Lorsqu’en 1995 je me rendis à Savatan pour remplir mes obligations militaires, je ne me doutais pas que j’allais être un des premiers soldats de milice à recevoir l’instruction aux Nouvelles Techniques de Tir de Combat (NTTC). Cette méthodologie, introduite en Suisse par Alain Baeriswyl, se base sur les travaux de l’américain Chuck Taylor qui, de retour de dix-huit mois au Vietnam à la tête d’une compagnie de Rangers, blessé quatre fois au combat, remit en cause les méthodes d’instruction basées sur le drill en conditions artificielles.

Le drill dans l’instruction militaire existe depuis la nuit des temps. Il a pour objectif de permettre au soldat d’exécuter correctement une tâche même dans une situation de stress intense. On sait qu’en cas de crise seul un petit pourcentage des individus sera à même de garder la tête froide. La majorité verra son cerveau se bloquer, ne laissant en activité que le cerveau reptilien, centre de l’instinct de survie et des réflexes conditionnés.

Chuck Taylor avait pu observer dans la pratique que l’instruction au tir à courte distance n’était pas adaptée à la réalité du combat et que de trop nombreuses victimes l’étaient pour n’avoir pas su s’adapter à un dérangement de l’arme, s’être retrouvées sans munitions, ou même, pour cinq pour cent d’entre elles, avoir reçu un tir «ami». La méthode qu’il mit en place et à laquelle les soldats suisses sont instruits corrige ces points et donne au soldat une base solide pour manier son arme en toute sécurité tant pour lui-même que pour ses camarades.

Tuer un autre être humain n’est pas un comportement naturel et des études ont montré que, durant la Deuxième Guerre mondiale, entre quinze et vingt pour cent des soldats seulement visaient réellement l’ennemi au moment de faire feu. Un autre objectif du drill au tir, et non des moindres, est donc de déprogrammer l’empathie du soldat vis-à-vis de sa future cible, inscrivant dans le centre des automatisations du cerveau reptilien le réflexe de viser, tirer et détruire.

J’ai un fils de treize ans qui fait ma fierté et à qui j’ai tenté, sans grand succès d’ailleurs, d’inculquer les principes de la NTTC lorsqu’il joue avec ses pistolets à amorces. Mon garçon n’est pas un grand fan de jeux vidéo et le fait que nous n’ayons à la maison qu’une ancienne Wii y est peut-être pour quelque chose. Par contre, certains de ses camarades jouent à des jeux tels que Call of Duty ou Battlefield. Ces jeux, où l’utilisateur expérimente à la première personne le point de vue d’un personnage armé qui dégomme tout ce qui bouge, sont généralement accompagnés du sigle 18+, qui recommande aux parents de ne pas acheter ce type de matériel à leurs jeunes enfants.

Les Etats-Unis voient périodiquement se produire des massacres dans des écoles ou des centres commerciaux, perpétrés par de jeunes désaxés armés jusqu’aux dents. Le profil psychologique de ces assassins est souvent semblable: solitaires, asociaux, victimes d’abus et grands consommateurs de jeux vidéos violents. Et c’est ici que la question se pose de savoir si les jeux ont provoqué l’état psychotique qui a amené au passage à l’acte.

Ce qui est à peu près certain, c’est que les heures passées à tuer des milliers d’ennemis devant un écran auront agi comme un drill au tir de combat, inhibant, s’il existait, le sentiment d’empathie qui empêche n’importe quel individu normalement constitué de prendre la vie d’autrui.

Michel Paschoud

Thèmes associés: Armée - Jeunesse - Société

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