Basculer dans la transparence… ou pas

Quelques journalistes, opportunément renseignés par de mystérieuses sources, mènent actuellement des opérations visant à «dégommer» certains politiciens en diffusant, au compte-gouttes, des révélations sur les abus commis ou prétendument commis par ces derniers. Dans certains cas, ces campagnes de «moralisation» de la vie politique dénoncent des dérives réelles et réellement condamnables; dans d’autres cas, des dossiers vides sont montés en épingle pour ressembler à de véritables «affaires».

L’instrumentalisation de la presse à des fins politiques n’a rien de nouveau, mais les répétitions et les amalgames de ces derniers mois ont créé une atmosphère particulière, au point que de nombreux commentateurs sont persuadés que nous assistons à une transformation profonde de la culture politique. «Nous sommes entrés de plein pied (sic!) dans un basculement vers la transparence», a-t-on pu lire dans un tweet laborieux et maladroit d’un média de service public.

Le rôle de la presse ne nous intéresse ici que marginalement. Ce qui nous interpelle, c’est plutôt ce discours qui veut nous convaincre que nous assistons à l’avènement d’une nouvelle ère, avec de nouvelles habitudes, de nouvelles mœurs apparues comme par enchantement et qui vont désormais s’imposer à nous, que nous le voulions ou non. Devons-nous vraiment croire que l’évolution de la société s’impose à nous comme une circonstance naturelle sur laquelle nous n’avons aucune prise?

C’est une idée très présente, tant dans les discours médiatiques et politiques que dans les propos de café du commerce. On constate les goûts musicaux ou vestimentaires des «jeunes d’aujourd’hui». On constate la montée de l’individualisme, le désintérêt pour la religion, la remise en question de l’autorité. On commence des phrases par: «Désormais, on ne peut plus…» On abuse de cette insupportable expression: «Qu’on le veuille ou non…»

En même temps, cette résignation face au «monde qui change» apparaît assez sélective. Quand on parle du racisme ou du réchauffement climatique, personne ne suggère que «ma foi, c’est ainsi», qu’il faut «s’en accommoder», «s’y habituer», «faire avec». Au contraire: on cherche les causes, les responsables, et surtout la manière de stopper ces phénomènes.

Alors pourquoi ne pas faire de même, par exemple, avec les goûts musicaux ou vestimentaires des jeunes d’aujourd’hui? Pourquoi ne pas chercher les causes et les responsables du désintérêt pour la religion et de la remise en question de l’autorité? Et, pour en revenir à l’actualité, qu’est-ce qui nous empêche de refuser cette nouvelle obsession médiatique de pureté et de transparence absolues qui, dans des élans de populisme blochérien, amalgame absurdement des comportements corrompus, des abus de biens publics et des conflits d’intérêts, d’une part, et, d’autre part, de simples voyages sans enjeux, des avantages financiers insignifiants, voire des soupçons ou des rumeurs?

Nous ne devons jamais considérer que les modes s’imposent à nous. Nous devons toujours nous réserver le droit de les juger, de les suivre ou non, voire de les combattre.

Pour conclure sur une note plus légère, constatons que les révélations de la presse contiennent parfois quelques surprises savoureuses. On vient ainsi d’apprendre que M. Frederik Paulsen, consul honoraire de Russie à Lausanne, suspect de propoutinisme et principal vecteur des embarras médiatiques de l’officialité vaudoise, est aussi le généreux mécène d’un parti politique britannique luttant contre le Brexit. On imagine la panique dans les rédactions: Chef! Chef! Le vilain méchant a donné beaucoup d’argent aux braves gentils! Qu’est-ce qu’on doit écrire, chef?

Pollux

Thèmes associés: Ethique - Médias - Politique générale

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