L’ivresse de la délation

Lorsque vous avez la conviction d’être un Juste, de suivre scrupuleusement les préceptes de votre religion ou de votre conscience, de respecter les lois, ordonnances et règlements, vous devez concourir au maintien de l’ordre établi en dénonçant à l’autorité les contrevenants, ceux qui sortent leurs poubelles trop tôt ou qui versent des épluchures de pommes dans le conteneur destiné au papier, ceux qui traversent la rue en dehors des lignes jaunes, et surtout ceux qui ne pensent pas comme vous en matière d’équilibre nutritionnel ou de lutte contre le réchauffement climatique.

Le plus simple, pour remettre l’énergumène sur le droit chemin, est de monter une cabale contre lui, ses idées, sa conduite, son goût pour la viande rouge, son admiration pour Céline ou ses doutes sur les causes de l’effondrement des Tours jumelles dans les réseaux sociaux.

Il y avait bien la dénonciation pénale, mais ça prenait du temps avant que le coupable soit convoqué chez le procureur et il arrivait même ce scandale que le coupable fût innocent! Aucun risque de cet ordre avec la dénonciation sur les réseaux sociaux: dès que M. Weinstein ou M. Ramadan ont eu le privilège de devenir les vedettes de Twitter, on a su sans aucun doute que de pures jeunes filles vierges et innocentes avaient rejoint leur producteur (ou leur professeur) dans sa chambre d’hôtel pour y entamer avec lui un dialogue purement intellectuel et que le vilain satyre en avait lâchement profité pour faire subir à ces pauvres victimes des sévices dont elles viennent de se souvenir opportunément, alors que leur carrière professionnelle connaît une éclipse de notoriété et qu’une petite enveloppe serait la bienvenue pour cicatriser leurs plaies.

Avec le personnel politique, c’est plus compliqué. Car il y a ceux qui dépensent trop, comme M. Barazzone ou M. Rémy Pagani à Genève, et ceux qui ne dépensent pas assez lorsqu’ils acceptent que certains de leurs frais soient pris en charge par un ami milliardaire, comme M. Maudet ou Mme Savary.

Avant d’être entendus, tous sont condamnés par les habitués des réseaux sociaux. Et souvent en des termes qui illustrent parfaitement la notion d’incitation à la haine qu’on invoque pourtant bien à tort en d’autres circonstances.

M. Barazzone présentait des notes de frais de téléphone extravagantes. Mais on n’a pas tenu compte du coût très élevé de chaque conférence avec les migrants de l’Aquarius en mer, qui n’étaient pas comprises dans le forfait choisi par les services informatiques du Conseil administratif. Certes, ce sont les migrants qui auraient dû appeler M. Barazzone, puisque chacun d’eux possède un iPhone ou un Androïde de dernière génération généreusement offert par M. Soros, mais on ne peut penser à tout.

Quant à l’attirance de M. Frederik Paulsen pour Mme Géraldine Savary, qui a justifié leurs voyages communs à Grenade et en Sibérie, on est fondé à supposer que le charme féminin de l’élue a joué un plus grand rôle que ses conceptions politiques.

Sans doute, ni les magistrats ni les députés ne sont au-dessus des lois et les délits, s’il y en a, doivent être identifiés et sanctionnés. Mais les perquisitions des bureaux au petit matin, celui de Jean-Luc Mélanchon ou de Marine Le Pen, ceux des conseillers administratifs de Genève, ces interventions judiciaires brutales, laissent un goût amer. Les politiciens seraient-ils donc «tous pourris» comme le proclamaient les manifestants parisiens le 6 février 1934? Suffit-il d’une dénonciation sur Facebook ou Twitter pour armer le bras de la justice?

L’époque est à la délation. On va entrer dans la phase de l’épuration. Mais nous n’aurons pas à en être fiers!

Claude Paschoud

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