Editorial

Nos lecteurs se souviennent peut-être de Sakineh Mohammadi Ashtiani. A la suite de divers jugements, dont le premier en 2006, cette Iranienne musulmane avait été définitivement condamnée, en 2007, à la mort par lapidation pour adultère et complicité dans l’assassinat de son mari par un de ses amants. En juillet 2010, l’imminence de son exécution avait déclenché une émotion et une mobilisation considérables dans les pays dits civilisés. L’exécution fut suspendue et la condamnée maintenue en prison. Elle fut libérée en 2014 pour bonne conduite après avoir passé huit ans en cellule1.

Dénoncée en 2009 à la justice pakistanaise pour blasphème, la chrétienne Asia Bibi, de son vrai nom Asia Noreen, fut condamnée en première instance, en 2010, à la mort par pendaison, condamnation confirmée par l’instance supérieure en 2014. Son crime? Au cours d’une dispute avec des femmes musulmanes parce qu’elle avait bu de l’eau d’un puits réservé aux mahométans, elle aurait insulté le prophète Mahomet, donc blasphémé et mérité la mort selon la loi pakistanaise. Le 31 octobre 2018, la Cour suprême pakistanaise a acquitté Asia Bibi. Celle-ci a été libérée le 7 novembre après avoir passé neuf ans en cellule.

A première vue, nous avons affaire à deux cas analogues. Deux femmes d’âges comparables – elles sont nées respectivement en 1967 et 1971 –, menacées de mort par le fait de lois à nos yeux archaïques et excessivement sévères, obtiennent finalement leur libération, au grand soulagement des gens de bien. Autre similitude: leurs avocats ont dû se réfugier en Europe pour échapper au danger de se faire assassiner par les ennemis de leurs clientes.

Pourtant cette relative identité n’est qu’apparente. L’Iranienne semble être retournée à une vie sans histoires, puisque plus personne ne parle d’elle depuis sa libération.

Pour Asia Bibi, les choses sont bien différentes: à la suite des manifestations organisées par les islamistes radicaux de son pays contre son acquittement, le premier ministre pakistanais Imran Khan, courageux comme tous les politiciens, a passé avec les fauteurs de troubles un accord aux termes duquel ces derniers peuvent introduire une requête en révision du jugement de la Cour suprême, ce qui entraîne pour Asia Bibi l’interdiction de quitter son pays. Donc, de facto, cette pauvre femme est toujours prisonnière et risque toujours la pendaison, compte tenu de la pression et des menaces de mort qui pèseront sur les juges.

Une autre différence entre le cas iranien et le cas pakistanais réside dans la mobilisation internationale en faveur des deux femmes.

L’exécution toute proche de Sakineh Mohammadi Ashtiani en juillet 2010 entraîna non seulement des manifestations dans une centaine de villes, dont Paris, Londres et Washington, mais aussi l’intervention officielle des Etats-Unis, de l’Union européenne et de la France, sans compter celle des associations de défense des «droits humains», tels Amnesty International ou Human Rights Watch, et, bien sûr, de l’inévitable Bernard-Henri Lévy, qui reproduisait alors humblement sur son propre site un article intitulé Eté 2010: BHL porte la mobilisation pour Sakineh.2 A noter, pour la petite histoire, que le cas de Sakineh Mohammadi Ashtiani fut évoqué trente fois dans les colonnes de 20 minutes entre le 28 août 2010 et le 15 février 2012, soit sur une période inférieure à dix-huit mois.

Asia Bibi, elle, a eu droit à seize mentions dans le quotidien gratuit entre le 19 novembre 2010 et le 24 novembre 2018, soit en huit ans. J’ai cherché vainement les nombreuses  manifestations organisées en sa faveur dans les pays occidentaux, qui se sont montrés et se montrent encore d’une rare prudence. Quant à Bernard-Henri Lévy, il s’est fendu en tout et pour tout, en novembre 2010, d’un appel à protéger les chrétiens persécutés, dans lequel le nom d’Asia Bibi n’apparaît qu’une seule fois3.

Si cette dernière survit au péril judiciaire qui la menace, il faudra qu’elle puisse quitter son pays rapidement avec sa famille, sous peine d’être assassinée par quelque fanatique.

Je peux comprendre que les pays à forte population musulmane, ceux qui ont connu des attentats islamistes ou dont les dirigeants camouflent derrière des inquiétudes quant au maintien de l’ordre public leur crainte de mécontenter un électorat musulman de plus en plus important, renâclent devant l’accueil d’Asia Bibi et des siens. Mais il y a au moins deux Etats qui pourraient s’engager activement pour aider ces chrétiens persécutés: l’Etat du Vatican et la Suisse.

Il ne faut pas trop compter sur le premier. En ce moment, le pape semble se préoccuper avant tout du sort des «migrants». Il ne peut être partout, le cher homme. Il a déjà promis de prier. Alors…

Reste la Suisse encore épargnée par le terrorisme islamique et siège du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Pourtant, à de rares exceptions près, personne dans ce pays ne semble se soucier de la mère de famille pakistanaise menacée dans ses droits fondamentaux.

Où donc ont passé les pétitionnaires, personnalités et parlementaires qui tenaient tellement, au nom des «droits humains», à ce que l’Aquarius naviguât sous pavillon suisse? Où sont donc ces grandes consciences, pour qui la Suisse devrait accueillir toute la misère du monde? Où ont disparu les partis de gauche au grand cœur? Qu’attendent le Conseil fédéral et le Département des affaires étrangères pour se secouer? Qu’Asia Bibi soit pendue et qu’on puisse alors se lamenter et «condamner avec la plus grande fermeté» cet acte abominable?

Il est temps de se réveiller!

M. P.

 

1 Je tiens à préciser que ces informations proviennent de sources qui  ne sont pas d’accord entre elles sur les condamnations prononcées par les tribunaux iraniens et les délits réellement commis par Sakineh Mohammadi Ashtiani. Il est donc difficile de présenter un résumé objectif de cette affaire.

2 http://www.bernard-henri-levy.com/ete-2010-bhl-porte-la-mobilisation-pour-sakineh-53481.html.

3 http://www.bernard-henri-levy.com/sos-chretiens%e2%80%89-11630.html.

Thèmes associés: Immigration - Politique fédérale

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