Humaine ou artificielle, trop souvent médiocre

Nous connaissons tous des gens qui se réveillent le matin en bavant d’admiration devant le Progrès – censé se manifester, à notre époque, à travers la numérisation et l’intelligence artificielle – et qui passent ensuite leur journée à vous abreuver de leurs prophéties apocalyptico-paradisiaques, les yeux exorbités et les bras écartés, à propos des extraordinaires bouleversements qui vont toucher tous les domaines de la société et qui vont transformer notre monde plus rapidement et plus fondamentalement que tout ce que nous avons connu jusqu’ici.

Ces gens vous cassent les bonbons. Ces propos messianiques vous saoulent et vous donnent le tournis. Vous savez que le monde évolue, vous voyez que beaucoup de choses changent, certaines pour le mieux, d’autres pour le pire, et surtout vous pensez que les changements font partie de l’histoire normale de l’humanité, qu’ils doivent être observés et abordés avec intelligence, mais sans excitation inutile.

Observer ce qui existe

Surtout, plutôt que de fantasmer le monde de demain, vous observez celui d’aujourd’hui. Vous observez cette fameuse intelligence artificielle censée tous nous remplacer, nous reléguer au rang de simples décors dans un monde où les machines feront tout beaucoup plus vite que nous et surtout beaucoup mieux. Et ce que vous voyez vous laisse perplexe. Certes, des progrès étonnants apparaissent dans beaucoup de domaines. Vos ordiphones offrent des possibilités qu’on n’aurait pas imaginées il y a vingt ans, ils remplacent votre montre, votre carnet d’adresse, votre dictionnaire, votre lampe de poche, votre boussole, votre niveau à bulle. Vous commandez ce que vous voulez en quelques clics (en principe). Les traducteurs linguistiques automatiques ont fait de grands progrès. Vous pouvez parler à votre téléphone pour qu’il écrive vos paroles, et il se trompe de moins en moins. Des véhicules autonomes se dirigent automatiquement dans le trafic, en distinguant les obstacles (bords de route, autres véhicules) et les non-obstacles (feuilles mortes, insectes, cyclistes). Certes, tout cela est fantastique, et vous voyez le progrès des robots croiser progressivement la décadence et la déchéance des humains.

En ce sens, oui, il est possible que la technique finisse par devenir plus intelligente que nous. Mais c’est encore loin d’être le cas, peut-être précisément parce que la technique est encore développée par des humains, et que l’intelligence de ces derniers n’est plus ce qu’elle était. Et aussi parce que – les béats et les transhumanistes le contestent, mais vous le pressentez nettement – une machine ne pourra jamais être véritablement «intelligente» au sens de l’intelligence humaine.

Données peu fiables et aléatoires

Une chose est sûre: dans notre vie quotidienne, l’intelligence artificielle représente souvent un gadget qui ne nous simplifie pas forcément la vie et nous la complique parfois. Songez à ces correcteurs orthographiques qui veulent absolument interpréter ce que vous écrivez, et à tous ces appareils – des stores automatiques par exemple – qui, parce qu’ils vous veulent du bien, font le contraire de ce que vous voudriez.

De plus, et c’est sans doute le plus agaçant, la technique fonctionne mal. Les ordinateurs deviennent lents à force d’être surchargés. L’ergonomie de nombreux sites internet laisse à désirer. Des autoradios se comportent de manière fantaisiste. Des programmes informatiques sont truffés de bugs. Certaines données sont peu fiables et leur disponibilité aléatoire. Vous ne pouvez pas vous fier aux écrans qui vous annoncent le passage des prochains bus. Des feux de circulation «intelligents» gèrent le trafic de façon aberrante, soit par erreurs de programmation, soit par inintelligence des programmeurs, soit par défaillance du matériel. On considère que, pour une masse de ploucs, la camelote est bien suffisante et moins chère.

L’intelligence artificielle, bien qu’encore très imparfaite, éveille notre intérêt; mais il est à craindre que son développement soit menacé par une inquiétante régression de l’intelligence humaine.

Pollux

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