Anxieuses interrogations sur les fragilités contemporaines

La télévision française nous l’a récemment appris: il existe désormais des coaches de… rangement. Les gens particulièrement bordéliques peuvent ainsi payer d’autres gens un peu moins bordéliques qui les aident à ranger leurs affaires.

Avant, on parlait de «coaches de vie»: il s’agissait d’aider des individus contemporains complètement paumés à réussir (c’est-à-dire à améliorer vaguement) les grandes lignes de leur existence: leur carrière professionnelle, leur mariage, l’éducation de leurs enfants, le passage à la retraite. Mais plus on avance dans le «progrès» du monde occidental, plus on descend dans le détail. Il existe donc des coaches de rangement, tout comme on peut présumer qu’il existe des coaches de ménage, de lessive, de cuisine, de jardinage ou d’habillement. On verra ensuite arriver des coaches pour lacer ses chaussures, pour se brosser les dents, pour régler un réveille-matin, pour arroser les plantes, pour sortir les assiettes du lave-vaisselle, pour tenir un bouquin à l’endroit et pour retrouver la télécommande de la télévision sous les coussins. Si on n’y arrive pas tout seul, il n’y a pas de honte à se faire aider.

La planète se divise ainsi – à parts à peu près égales – entre ceux qui craignent de ne pas savoir faire – et qui n’ont pas l’idée d’apprendre par eux-mêmes, ni de prendre des cours ou de chercher sur internet – et ceux qui les aident à retrouver confiance en eux et à se persuader qu’ils reprennent leur vie en main. C’est là une spécificité du monde moderne. On n’a jamais entendu parler de coaches pour la chasse au mammouth, pour la taille de silex, pour la construction des châteaux forts ou pour la condamnation des sorcières.

Les coaches, c’est un peu comme les psys. Il n’y avait pas non plus de psys dans les temps anciens. On assistait à des déluges, à des guerres, à des épidémies, à des naufrages, on voyait des guerriers se faire massacrer, puis massacrer des villageois, des chevaliers occire des dragons, des femmes transformées en statues de sel, et on serrait les dents et on passait à autre chose. Aujourd’hui, la seule vision d’une fourmi morte dans un documentaire télévisé impose l’intervention urgente d’une escouade de psys, pour réconforter des foules aussi hyperconnectées que maladivement sensibles et dramatiquement fragiles.

Disons-le clairement: cette fragilité de nos contemporains, leur manque d’assurance et leur besoin d’être constamment assistés et rassurés nous apparaissent risibles et pathétiques.

Mais n’avons-nous pas tort de les juger si durement? Ne manquons-nous pas de charité? Avons-nous des raisons de nous croire à l’abri des petits et grands problèmes de la vie? Comment justifier notre sévérité, comment l’expliquer et comment la surmonter? Ce sont là des questions qui nous dépassent. A qui pourrions-nous les poser? Nous qui ne recourons à aucun coach ni à aucun psy, nous éprouvons le sentiment déstabilisant de ne pas être en phase avec notre époque. Sommes-nous normaux? Qui pourrait nous aider?

Pollux

Thèmes associés: Humeur - Société

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