Catalogne: réflexions d’un immigré suisse sur l’indépendantisme

[Article initialement rédigé en castillan et destiné à un public espagnol]

Le 18 octobre 2019, j’ai fermé mon entreprise pour cause de grève générale de protestation contre la condamnation des dirigeants indépendantistes catalans à la suite du référendum du 1er octobre 2017. Je ne suis pas allé à Barcelone en raison des troubles qui s’y préparaient, mais je crois que je peux faire œuvre utile en racontant comment j’ai moi, immigré suisse, vécu, ces dernières années, les différentes étapes du processus indépendantiste.

Début 2007, j’ai quitté ma Suisse natale pour aller vivre en Catalogne avec ma femme, qui est Espagnole et Catalane d’adoption, et notre fils d’un an et demi. Nous avons ouvert une petite agence immobilière avec mon beau-père.

Nous avons vécu des années difficiles à cause de la crise, mais, malgré tout, nous nous en sommes sortis. Notre entreprise s’est agrandie, a créé quelques emplois et s’est efforcée d’offrir les meilleurs services. Notre famille a vu arriver aussi une petite princesse née à l’hôpital de Palamós. Par la suite, j’ai obtenu la nationalité espagnole.

Je dois souligner qu’à mon arrivée en Catalogne l’indépendantisme était un phénomène marginal, un sujet de conversation politique, plus théorique qu’autre chose.

Comme je ne savais pas combien de temps je resterais ni si l’agence marcherait, j’ai commencé par apprendre le castillan, pour le cas où je devrais travailler plus tard hors de Catalogne. Depuis lors, j’ai appris le catalan. Malheureusement, il m’est difficile de le pratiquer, car dès qu’ils se rendent compte que je suis étranger, les Catalans passent au castillan.

Je ne vais pas revenir sur tout ce qui a conduit au 1er octobre 2017: le statut aboli par le Tribunal constitutionnel après avoir été accepté et voté à tous les niveaux, les demandes réitérées du gouvernement de la Généralité en vue d’obtenir du pouvoir central dirigé par Mariano Rajoy l’instauration d’un dialogue sur la Catalogne, les portes claquées au nez du président Artur Más, le vote du 9 novembre 2014 (9N) sur l’avenir politique de la Catalogne; en résumé, dix ans sans résultats concrets, à part la croissance régulière du sentiment indépendantiste et la crispation de deux blocs antagonistes. Combien de fois n’ai-je pas entendu des gens déclarer: «Je n’étais pas indépendantiste, mais maintenant, ça suffit. Vu la manière dont on nous traite, nous serons mieux hors d’Espagne.»

Tout cela m’amène au point principal, l’organisation du référendum du 1er octobre 2017.

Toute la culture démocratique que j’ai vécue avant d’aller vivre sur la Costa Brava m’a conditionné de telle sorte que, de mon point de vue, le référendum d’autodétermination était la chose la plus logique et la plus naturelle qui puisse se faire en Catalogne. Quand on a besoin d’une réponse claire, qui mieux que le peuple peut décider? Je n’aurais jamais pu imaginer ce qui s’est produit alors: arrivée massive de forces de police pour empêcher la votation, pluie de coups tombant sur les citoyens, sans distinction de sexe ou d’âge, prison sans possibilité de libération sous caution pour des dirigeants élus et, finalement, condamnations à deux chiffres.

Après consultation du code pénal, force est d’admettre que les dirigeants indépendantistes, ainsi que tous ceux qui se sont déplacés pour voter ce jour-là, ont commis le délit de sédition tel que décrit par l’article 544. Nous qui avons protégé les urnes, nous avons tenté d’«empêcher (…) hors des voies légales (…) l’accomplissement (…) de résolutions (…) judiciaires». Mais je crois que le travail des juges devrait être d’interpréter l’esprit de la loi avant de prononcer une condamnation et que l’absence de violence aurait dû favoriser une condamnation pour désobéissance, délit prévu et admis par les accusés. Il paraît un peu étrange qu’il soit possible d’inscrire dans un programme électoral l’organisation d’un référendum d’autodétermination et que l’accomplissement de cette promesse entraîne des peines de prison.

Cependant, il me semble que les indépendantistes feraient bien de se livrer à un peu d’autocritique et, pour commencer, de revenir dans le monde réel. Après avoir tout essayé pour obtenir du gouvernement d’Espagne une révision de la situation de la Catalogne, après avoir proposé le référendum, après avoir demandé l’arbitrage de l’Europe et avoir épuisé toutes les voies démocratiques et pacifiques, nous n’avons rien obtenu. Le gouvernement central n’a pas cédé. Qu’on ait affaire aux corrompus du Parti populaire (PP) ou aux pitres du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le résultat est le même. Rien!

Le gouvernement catalan ne fait plus rien d’autre que s’agiter autour d’un sujet unique, alors qu’il y a des problèmes à résoudre, du travail sur la table et les besoins de la population à satisfaire. Il me semble, à moi, que le président de la Généralité n’a pas à défiler dans une manifestation et que, ayant accepté sa charge, il devrait travailler pour tous les Catalans, qu’ils soient favorables à l’indépendance ou non.

Soyons réalistes: on n’a jamais vu un territoire obtenir son indépendance sans violence, accord des parties ou pressions extérieures. Nous rejetons la violence et c’est bien; l’accord, nous pouvons l’oublier; et la pression extérieure attendue de l’Union européenne ne viendra pas. Ces gens se moquent de ce qui se passe en Catalogne et, en bons technocrates qu’ils sont, ne servent à rien.

Personnellement, je ne crois pas que nous puissions obtenir l’indépendance avant très longtemps. Du fait de la situation géopolitique, l’Europe n’est pas mûre pour cela, les idéalistes de la construction mondiale pensent encore que les macro-Etats sont plus efficaces et qu’un monde globalisé apportera davantage de bonheur. Les peuples finiront par revenir de cette folie (les Anglais ont déjà commencé), mais il faudra des années pour qu’on reconnaisse de nouveau la valeur des nations et de leurs identités.

Mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien à faire. Il faudrait premièrement retourner à la table des négociations, faire de la politique, changer, peut-être, l’organisation de l’Etat espagnol et redonner une souveraineté plus grande à toutes les communautés autonomes, comme le proposait le PSOE. La stratégie des petits pas nous conduira probablement plus vite à l’indépendance de fait que des dizaines de manifestations et des milliers de conteneurs incendiés.

Michel Paschoud

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