Cruelle désillusion

PolluxLe Pamphlet n° 490 Décembre 2019

Lorsque, par principe, vous aimez votre pays; lorsque vous croyez à l’utilité des nations qui structurent les communautés humaines; lorsque vous appréciez de vivre dans une société homogène plutôt que multiculturelle et métissée; lorsque vous chérissez le travail, la famille et la patrie, et que vous y ajoutez une préférence affirmée pour l’ordre et la discipline plutôt que pour les rastas fumeurs de kéké; lorsque, enfin, vous réalisez que vous êtes très peu démocrate et que vous ne réprouvez pas forcément la manière forte pour lutter contre la criminalité et maintenir l’ordre public; alors, forcément, vous passez pour un nazi ou un fasciste.

On ne peut pas véritablement dire que vous l’êtes. L’Etat autoritaire dont vous rêvez devrait, selon vous, utiliser sa force au service du bien, en évitant autant que possible les excès et les injustices, et les dirigeants d’un tel Etat devraient, selon vous, se sentir redevables de leur pouvoir, respecter les règles morales traditionnelles de la chrétienté et craindre la justice divine – ce que le nazisme et le fascisme ont toujours rejeté, trop confiants qu’ils étaient dans leur fantasme mythologico-prométhéen de l’Homme tout-puissant.

Mais allez expliquer ces subtilités au ramassis de boffios qui vous traitent de nazi et de fasciste

A la longue, vous vous y faites. Vous vous habituez inconsciemment à l’idée que vous êtes un nazi et un fasciste – puisque tout le monde le dit, ça doit sûrement être vrai. Et puis… ça vous a un petit air politiquement incorrect qui ne vous déplaît pas entièrement! Par ces temps de pudibonderie moralisatrice, où l’humour et le second degré sont pourchassés comme autant de crimes contre l’humanité, l’idée de lâcher dans une conversation que oui, c’est vrai, vous êtes fasciste, et de voir se décomposer la face de votre interlocuteur, ça vous amuse un peu. Après tout, mieux vaut ça que de passer pour une lopette gauchiste.

Seulement voilà: la réalité du monde actuel finit par vous rattraper. Vous vivez dans une société qui, n’ayant rien appris de l’histoire, glisse une nouvelle fois sur la pente du totalitarisme. Un totalitarisme «mou», où la police ne vient pas vous tirer du lit pour vous faire disparaître dans les geôles du régime, où l’armée ne tire pas sur la foule et où on ne déporte pas les opposants dans des camps. Mais une forme de totalitarisme tout de même, où certains sujets de conversation deviennent fortement déconseillés, où certaines opinions ne sont plus tolérées et où la rééducation se pratique à travers l’école et les médias. Vous réalisez soudain que mille libertés autrefois naturelles ont disparu, que la loi ne s’applique plus de la même manière pour tous les individus et que, selon ce que vous pensez, selon ce que vous dites, mais aussi selon ce que vous êtes, vous risquez désormais d’être montré du doigt en public et dans les réseaux sociaux, ce qui peut dans certains cas vous amener à perdre votre emploi, vos mandats politiques ou associatifs, votre position sociale, vos clients.

Comme souvent dans les systèmes totalitaires, ce ne sont pas les autorités qui vous remettent dans le «droit chemin», mais plutôt la masse de vos concitoyens, des braves gens formatés et fanatisés, sincèrement persuadés de lutter pour un monde meilleur et dressés à se comporter en «chiens de garde» de la pensée correcte. Parmi vos voisins ou vos collègues se trouvent des «acteurs responsables de la société», prêts à dénoncer les comportements déviants, mais aussi à se comporter eux-mêmes en justiciers arbitraires et expéditifs. Vous vous sentez observé et vous commencez à vous méfier de tout le monde, en évitant d’exposer vos opinions. Vous craignez la vindicte populaire, bête et méchante, et vous détestez ce nouvel ordre moral qu’on veut vous imposer. Vous souffrez de cette ambiance pesante et rêvez d’un monde plus libre.

Vous réalisez alors, presque à regret, que vous n’êtes pas fasciste.

Pollux

Thèmes associés: Histoire - Société

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