Un milliard de moutons jaunes

«On pensait les exploiter jusqu’à la fin des temps. Mais ils sont devenus plus riches que nous.» En 2011, l’émission satirique des Guignols de l’info diffusait une parodie de bande-annonce d’un film catastrophe intitulé Les Tinois. On y voyait plein de petits Chinois polis et souriants débarquer inopinément chez les Occidentaux – «Bondour, on est les Tinois!» – pour obliger ces derniers à travailler désormais pour eux.

Depuis lors, cette revanche du Céleste Empire a fait son petit bonhomme de chemin. Le péril jaune s’est fait de plus en plus pressant et de plus en plus présent. Aux yeux des Américains moyens, la Chine représente aujourd’hui une menace encore plus grande que la Russie, et l’Empire du Milieu est en passe de devenir l’Empire du Mal.

Ce Drang nach Westen de nos jaunes amis a trouvé son couronnement avec le coronavirus. Cette fois, les Tinois sont bien là, dans nos bulletins d’information, dans nos conversations, dans nos pensées, suscitant des sentiments qui évoluent au gré de la pandémie.

Au départ, de l’indifférence: le coronavirus n’affectait que de simples Pékins qui bouffaient des bestioles bizarres dans des marchés bondés.

Puis de l’étonnement, lorsqu’une ville dont on n’avait jamais entendu parler, mais dont la population équivalait à celles de Paris et de Londres réunis, s’est trouvée mise en quarantaine, et que des hôpitaux supplémentaires y ont été construits en dix jours.

Ensuite, un mélange d’admiration et d’envie lorsque le méchant virus a débarqué en Italie, puis en Suisse, puis en France, puis partout. Des tas de gens nous ont alors expliqué que les Chinois, eux, avaient été beaucoup plus efficaces, qu’ils avaient eu le courage de confiner immédiatement tous les habitants chez eux, qu’ils s’en étaient donc sortis plus rapidement et que la Suisse aurait dû suivre cet exemple en enfermant tout le monde chez soi, verrouillé à double tour, avec interdiction de réfléchir et de s’approcher des fenêtres.

Enfin, avec l’écoulement du temps, une animosité légèrement haineuse, comme pour reprendre une vieille habitude. Donald l’a dit, et beaucoup de gens sont prêts à le croire: le Covid-19 est un virus chinois, même s’il ne porte pas un nom chinois, et il a été inventé par des chercheurs diaboliques et des militaires sardoniques. Qui plus est, les Chinois nous ont certainement menti, ils ont certainement caché des milliards de morts inavoués, et ils n’ont rien fait pour nous prévenir des dangers du virus parce qu’ils savaient qu’ils allaient pouvoir nous vendre des milliards de masques à des prix ne défiant aucune concurrence.

Ce qu’il y a de singulier avec les Chinois, et plus généralement avec les Asiatiques, c’est que nous avons le droit, lorsque nous avons des problèmes, d’en faire les boucs émissaires d’à peu près tout et n’importe quoi, à tort ou à raison, mais sans que personne ne s’en offusque ni ne crie au racisme. Nous avons aussi le droit de les caricaturer plus ou moins gentiment, comme nous le faisons ici, sans qu’aucune ligue de vertu ne nous dénonce à quelque tribunal moral. Les Tinois sont bel et bien là, mais ils n’ont, curieusement, pas les mêmes privilèges que nos autres invités de marque: ils sont les moutons noirs du politiquement correct.

Pollux

Thèmes associés: Egalité, discriminations - Immigration - Politique internationale

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