Vous souvenez-vous de Procope?

Peu après les débuts du Pamphlet apparut dans nos colonnes la signature de Procope. Durant une dizaine d’années, jusqu’à ce que certaines obligations le contraignent, en 1983, à ranger sa plume – on n’aimait déjà pas beaucoup, dans certains milieux, les têtes qui dépassent –, ce Genevois talentueux régala les lecteurs de notre «feuille de choux d’extrême-droite» de sa Lettre de Genève, dans laquelle il décrivait les émerveillements que lui procuraient les événements  marquants de la vie genevoise. Et Dieu sait qu’il ne manquait pas de matière: entre les excès des manifestations gauchistes mollement réprimés par la police et la justice, les exploits des politiciens socialistes – et parfois des autres –, ceux des journalistes engagés, ceux des chrétiens et pasteurs pro-immigrés – on ne parlait pas encore de «migrants» –, les «embellissement» plus ou moins monstrueux imposés à la ville de Genève par un maire à l’ego surdimensionné, les attaques contre l’armée, les débats sur le service civil et j’en passe, il y avait du grain à moudre.

Spécialiste du second degré, feignant de se réjouir de ce qui le désolait, d’applaudir à ce qui l’exaspérait et de tancer les grincheux réactionnaires et membres du parti Vigilance, avec qui il sympathisait, Procope écrivait avec aisance et s’appuyait sur un riche vocabulaire dû en partie à sa formation classique et à sa connaissance du grec et du latin. On en jugera par ce passage ironique consacré en mai 1982 (no 115) aux redoutables pédagogues en chambre qui concoctaient l’avenir de l’école sous les ordres du conseiller d’Etat socialiste André Chavanne, en qui l’auteur ne voyait qu’un tribun à bretelles:

Dans ce septième cercle des lumières, point d’abstracteurs de quintessence, de coupeurs de cheveux en quatre, de cuistres bien intentionnés, de pédants éloquents, de farouches casuistes, de ratiocineurs bafouillants, de sourcilleux linguistes, de suspicieux autodidactes, d’idéologues atrabilaires, de psychologues postillonnants, de rhéteurs incontinents, de sophistes ergotants, d’ergoteurs égrotants, ou de rêveurs éthyliques: rien que des sages à la tête bien faite et aux viscères odorants .

Chantons ici leurs louanges et couronnons de myrte et de laurier leurs fronts austères et dégarnis.

Procope aimait glisser, et fort discrètement, de la prose subtile au vers alexandrin, avant de revenir sur la pointe des pieds au style habituel qu’il maniait si bien. Il n’y avait pas de rimes, mais le changement de rythme était bien perceptible.

Parmi ses têtes de Turcs, on ne s’étonnera pas de trouver le journaliste Claude Torracinta, dont il détestait l’arrogance et la mauvaise foi et qu’il exécutait dans le Pamphlet  no 95 de mai 1980:

Ile bénie entre toutes, la Corse nous avait déjà gratifiés de Napoléon Ier et de Tino Rossi: c’était beaucoup. C’était même trop aux yeux de certains. Sans partager une opinion aussi catégorique, nous n’étions pas loin d’estimer, cependant, que cela pouvait suffire, merci! C’était oublier la générosité d’une terre petite mais illustre, et généralement incapable de conserver égoïstement pour son usage personnel les plus dévoués de ses enfants. Dès lors, ce qui devait fatalement arriver, arriva: après l’Acte de Médiation et Marinella, ce fut Temps Présent et Torracinta.

Ayant relu Procope pour mieux vous parler de lui, je constate que rien n’a changé depuis 1983: ni les hommes ni les problèmes ni les méthodes. L’hypocrisie, la démagogie et, hélas, la bêtise règnent toujours sur la vie politique, associative, culturelle, religieuse et scolaire de nos contrées. J’en ressentirais presque du soulagement – la stabilité est un facteur de sécurité – si ce n’était aussi déprimant.

«Notre» Procope, à sa façon, fut un peu pour nos lecteurs le Saint-Simon du canton et de la ville de Genève de l’époque. A la veille de l’été, il a rejoint dans l’au-delà un illustre homonyme, qui, au VIe siècle, révéla, dans son Histoire secrète de Justinien, les côtés peu réjouissants de personnages haut placés et très considérés.

Nous adressons à sa famille notre vive sympathie et l’assurance que nous garderons de lui, de son talent et de sa verve un souvenir lumineux.

M. P.

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