2020, la cité de la peur

PolluxLe Pamphlet n° 497 Septembre 2020

La plupart des situations de crise voient émerger des figures emblématiques. Ce printemps, lorsque le coronavirus est apparu en Suisse, c’est notamment l’imperturbable docteur Daniel Koch, chef de la division «maladies transmissibles» de l'Office fédéral de la santé publique, qui s’est imposé dans les médias aux côtés du conseiller fédéral Alain Berset. Le docteur Koch s’est attiré l’admiration, mais aussi les foudres de nombreuses personnes. Les anxieux paniqués lui ont reproché de ne pas avoir bâillonné et enfermé tout le monde à domicile, comme dans les meilleurs films catastrophe. Quant à ceux de nos concitoyens qui voient que notre société est devenue folle à force d’avoir peur de vivre, mais qui ne parviennent pas à discipliner leur caractère sanguin dans un effort de réflexion ordonnée, ils ont accusé et accusent encore aujourd’hui le docteur Koch d’être responsable de tous nos maux.

Il faut distinguer correctement les choses. A la mi-mars, il s’agissait d’une situation d’urgence avec l’arrivée d’un virus inconnu qui faisait croître subitement le nombre d’hospitalisations, voire de décès. Dans un tel contexte, il est normal que l’autorité prenne rapidement des mesures fortes, qui se révéleront peut-être excessives par la suite, mais qui sont justifiées par la prudence. Durant la période de semi-confinement que nous avons traversée, le docteur Koch, dans ses paroles et dans son attitude, a toujours manifesté de la retenue dans le choix des mesures de contrainte, ainsi qu’un souhait apparemment sincère d’un rapide retour à la vie normale.

C’est après son départ que les choses se sont gâtées. Nous nous sommes alors retrouvés face à une administration qui n’avait à nouveau plus de visage, plus de nom, et qui n’avait plus à gérer une situation ponctuelle de crise, mais seulement le quotidien durablement craintif d’une société percluse d’angoisses. Ce constat n’est pas nouveau; depuis des années, nous vivons entourés de ceintures de sécurité, d’airbags, de barrières de protection, de limitations de notre vitesse et de nos mouvements, d’assurances, de psychologues, de messages de prévention effrayants et d’avertissements sur les risques de notre vie. Pour notre bien, toujours pour notre bien… Le coronavirus n’a fait qu’augmenter la peur de ceux qui avaient déjà peur, et les masques et la distanciation sociale ne sont que de nouveaux outils dans cette course au «risque zéro». D’une part, l’administration, instinctivement soucieuse de contrôler les faits et gestes des individus, saisit avidement l’occasion d’imposer un cadre plus contraignant à la population. D’autre part, une partie de la population elle-même réclame davantage de contrôle social. Il n’y a là aucun complot, juste un phénomène de dégénérescence de notre société.

Notre situation aujourd’hui est nettement plus désagréable que celle du printemps. Nous n’entendons plus la voix du docteur Koch, ou celle d’Alain Berset, évoquer l’espoir d’un retour à la normale aussi rapidement que possible. Nous entendons une nuée d’experts et de technocrates impersonnels nous expliquer que nous allons devoir «vivre avec ça», que nous devons accepter une «nouvelle normalité». On ne nous parle plus de précautions ponctuelles et provisoires, mais d’un nouveau mode de vie auquel on nous prie de nous habituer durablement. Les rares horizons temporels évoqués sont de l’ordre d’une ou plusieurs années – et encore, à condition que la population se fasse massivement vacciner, autre fantasme des autorités sanitaires. Autour de nous, la plupart des gens acceptent cette fatalité – parce que c’est pour leur bien. Nous découvrons nos concitoyens docilement alignés-masqués dans les transports publics, et ils nous font penser à ces films où, sous l’effet d’un virus, des villes entières se peuplent soudain de mutants au regard fixe et creux, et où le héros fend une foule apathique en cherchant sur chaque visage une étincelle d’humanité et de complicité qui trahirait un allié non contaminé.

Face à ce «monde meilleur» aseptisé et dirigiste, certains se révoltent bruyamment et maladroitement. D’autres préfèrent se chercher discrètement des alliés parmi la foule, afin de recréer avec eux de toutes petites parcelles de vie libre et normale, à contre-courant et à contretemps du monde, où l’on puisse continuer à se serrer la main comme autrefois.

Pollux

Thèmes associés: Politique fédérale - Société

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