Un conflit sans gentils et sans méchants

Six ans après l’Ukraine, le continent européen voit ressurgir un autre conflit sur ses marches orientales, cette fois dans la république auto-proclamée du Haut-Karabakh, en plein Caucase. Tout comme en Ukraine, il ne s’agit pas d’une cyberguerre proprette et moderne, mais d’un véritable conflit armé traditionnel, avec des chars, des avions, des bombes, des habitations éventrées et des morts. «Une guerre d’un autre temps», comme l’a si bien dit le président du Parti socialiste suisse il y a un mois, mais qui a pourtant bel et bien lieu aujourd’hui, à quatre mille kilomètres de chez nous, à trois heures de vol d’un avion de combat. Les faits sont têtus.

Ce conflit ne nous laisse pas indifférents. Le Caucase est un point de rencontre entre le monde européen, le monde musulman et le monde asiatique. Entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, on devine un affrontement géographique mais aussi identitaire, attisé par un voisin turc belliqueux. On en vient d’ailleurs à se demander si c’est pour cette raison que la presse occidentale apparaît prudente, voire empruntée, lorsqu’elle couvre ce conflit. On ne parlera pas ici du réflexe pavlovien du quotidien français Libération, qui s’est senti obligé de dénoncer les sympathies pro-arméniennes de la «fachosphère» (article publié sur le site internet du journal, puis retiré). Mais les médias de chez nous, plus mesurés, soulignent tout de même les torts partagés des protagonistes et les provocations ou l’imprudence de la partie arménienne.

En fait, ils ont certainement raison. Il semble en effet établi que les Arméniens du Karabakh, après avoir proclamé leur indépendance en 1991, ont ramassé au passage quelques territoires azéris sur lesquels ils n’avaient guère de droits. Il semble aussi plausible que le comportement récent du premier ministre arménien ait contribué à raviver les tensions dans cette région. Mais quand des médias habitués à tout analyser à travers le prisme du combat du Bien contre le Mal commencent à nous présenter un conflit sur un ton nuancé, sans nous dire clairement qui sont les gentils et qui sont les méchants, alors on se demande s’ils ont vraiment progressé en sagesse ou s’ils craignent seulement de se tromper en choisissant tel ou tel camp.

La même perplexité se retrouve chez les chefs d’Etat occidentaux, coincés entre une vague sympathie pour l’Arménie, une vague crainte du dirigeant turc, et des intérêts géostratégiques liés au pétrole et au gaz du Caucase. Mais ces intérêts, pour l’heure, ne sont pas directement mis en danger par le conflit. On peut déjà prédire que les Forces du Bien, toujours promptes à invoquer le droit d’ingérence humanitaire pour s’en aller bombarder de-ci de-là, fermeront cette fois les yeux sur le sort des populations victimes de cette flambée de violence.

Pour le plus grand malheur de ces dernières, la Russie semble elle aussi redoubler de prudence face à l’affrontement de deux ex-républiques soviétiques, dont chacune a de l’importance aux yeux de Moscou. La Russie a fait de réels efforts pour imposer un cessez-le-feu, mais sans véritable succès à ce jour. Tout au plus peut-on espérer qu’elle continue d’agir en coulisses.

Pas de gentils, pas de méchants: le conflit du Haut-Karabakh n’émeut pas grand monde. Pourtant il se déroule aux portes de notre continent, dans une région qui peut nous intéresser historiquement, stratégiquement et culturellement. Ces événements ne nous laissent donc pas indifférents – et tant pis si cet intérêt nous associe à la «fachosphère».

Pollux

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