C’est par nous tous que se répand le virus

PolluxLe Pamphlet n° 500 Décembre 2020

On s’inquiète de voir notre société s’enfoncer dans le totalitarisme – au sens d’une dictature s’exerçant non seulement sur la sphère politique, mais sur la totalité des comportements sociaux et individuels, en imposant à chacun, jusque dans ses derniers retranchements, d’adhérer totalement à une idéologie sous peine d’être considéré comme un ennemi de la communauté. Cette tendance, déjà perceptible depuis des années avec l’expansion des nouveaux tabous liés à l’immigration, à l’égalité ou aux genres, connaît une formidable accélération avec la crise sanitaire que nous traversons, où le salut semble passer par un contrôle total non seulement des pensées et des paroles, mais aussi des mouvements et des comportements.

On se trompe toutefois en croyant que le totalitarisme est le fait des autorités. Tout indique qu’il est solidement ancré dans une partie importante de la population. Il est répandu dans les élites intellectuelles, en particulier dans les milieux scientifiques et médicaux, qui, à force d’idéalisme abstrait, constituent très souvent le fer de lance des régimes totalitaires. Mais l’obsession de mettre au pas les individus se retrouve dans toutes les couches sociales. En réalité, un pouvoir totalitaire peut rarement éclore et s’imposer sans s’appuyer sur un soutien populaire relativement large.

En Suisse, en cette année 2020, on perçoit ce soutien populaire. Le totalitarisme, avant de venir des autorités politiques ou policières, vient de Monsieur et Madame Tout-le-monde, des gens que vous croisez, de vos voisins ou de vos connaissances qui appellent la Confédération à agir de manière plus forte pour reprendre enfin le contrôle de nos vies et nous sauver de la pandémie. Il vient des gens qui épanchent sur les réseaux sociaux leur soif de délation et de mesquinerie vindicative. Il ne vient pas seulement de cet économiste distingué qui réclame que tous les «coronasceptiques» soient fichés et privés de soin médicaux, mais aussi des réactions approbatrices, parfois enthousiastes, postées par les lecteurs: il a bien raison; 100% d’accord; c’est à cause de ces gens-là que la maladie se répand; bien fait pour eux, ça les remettra dans le droit chemin, etc.

Dans ce registre, la Suisse est en retard – pour reprendre une expression journalistique à la mode. La France, à ce qu’il nous semble, connaît un degré de totalitarisme déjà plus avancé. Un article d’Eric Werner paru dans L’Antipresse du 22 novembre dernier en dresse une description sombre quoiqu’assez réaliste. La violence, la méfiance et la peur y sont omniprésentes, davantage qu’en Suisse. L’Etat, entraîné par sa propre logique, y prend des mesures de plus en plus violentes et absurdes qui effraient désormais les observateurs étrangers. Mais cela a pour conséquence qu’une part plus grande de la population commence à réagir – plus ou moins maladroitement. Les gens se révoltent de plus en plus contre les carcans arbitraires imposés par les autorités, et songent de moins en moins à imposer de tels carcans à leurs concitoyens. La société est toujours divisée – les «gilets jaunes» ne sont pas seulement chassés par la police, mais aussi conspués par de nombreux intellectuels urbains – mais l’équilibre entre les partisans du contrôle social et les esprits libertaires se modifie. C’est un peu ce qui s’est passé dans l’histoire du communisme: massivement séduisant au début, puis progressivement contesté et détesté – avec, hélas, l’apparition de tendances anarchistes qui ne se sont pas révélées plus vertueuses.

Un simple exemple de cette différence entre nos voisins et nous: à Cannes, dans le sud de la France, une petite librairie a décidé de braver l’interdiction d’ouvrir et de résister aux ukases et aux menaces du préfet. Sur les réseaux sociaux, le soutien a été unanime et même les autorités locales ont exprimé leur solidarité. On n’imagine pas cela aujourd’hui en Suisse, où une foule de citoyens inquiets aurait aussitôt accablé l’infortuné libraire, en le traitant d’inconscient et de criminel. A l’heure où nous écrivons, les restaurateurs des cantons romands, menacés d’anéantissement par le pouvoir central, fêtent le sursis qui leur est généreusement accordé; au sein de ces établissements, ce n’est pas le nombre des contaminations qui risque d’augmenter en premier, mais celui des dénonciations. Celles-ci n’émaneront pas de la police, mais de citoyens vertueux animés tout à la fois par les peurs superstitieuses qui leur ont été inoculées, par un sentiment de culpabilité envieuse à l’égard d’un monde trop insouciant, et donc par le désir ardent d’un contrôle plus ferme de la société.

Avant d’accabler les autorités, commençons par nous méfier de tout le monde, y compris de nous-mêmes. Faisons-nous tester. C’est par nous tous que se répand le virus du totalitarisme.

Pollux

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