Les avocats sont-ils trop nombreux?

Maître Elisabeth Santschi, avocat (sic) à Pully, a réagi1 à un article de 24 heures consacré à la souffrance des enfants dont les parents se font la guerre. Elle énumère les remèdes proposés (amélioration de la médiation, Chambre spécialisée dans les justices de paix, etc.) et elle poursuit: «Tout cela est fort touchant, mais une fois de plus personne n’ose relever que la pléthore d’avocats joue aussi un rôle néfaste dans ce phénomène.»

Depuis que l’illustre ténor du barreau a commencé sa carrière, le nombre d’habitants du canton a été multiplié par 1,5 et le nombre d’avocats par 7.  Dès lors, les avocats «ne peuvent tourner s’ils ne font gonfler les affaires» et, au lieu de freiner leurs clients, ils sont tentés de «les exciter pour se mettre eux-mêmes en valeur et faire du chiffre».

Ces constatations incitent Me Santschi à proposer un numerus clausus pour les avocats.

Cette proposition a fait réagir Me Nicolas Gillard, bâtonnier de l’Ordre des avocats vaudois, qui a répondu2 que le diagnostic de sa consœur était «caricatural et erroné» et que le remède proposé était le fruit «d’affirmations outrancières et de recettes à l’emporte-pièce».

A mon avis, il faut distinguer dans l’article de Me Santschi le constat, les conséquences qu’elle en tire et le remède qu’elle propose.

Le constat, c’est que les avocats sont beaucoup trop nombreux par rapport aux besoins, lesquels ne sont pas essentiellement différents ou plus nombreux qu’ils l’étaient il y a cinquante ans. Lorsque le bâtonnier affirme que les litiges conjugaux aigus se sont multipliés «sans que les avocats ne les créent», il énonce plus un vœu qu’une réalité statistique. Lorsqu’il constate que «la tolérance envers une décision de justice défavorable et la confiance dans l’avis des conseils sont aujourd’hui moindre qu’elles n’étaient hier», il a sans doute raison, mais on a envie de lui rétorquer: «A qui la faute?»

S’il y a aujourd’hui beaucoup trop d’avocats, c’est dû à un ensemble de facteurs dont le principal est la constante diminution des exigences scolaires depuis un demi-siècle, à tous les niveaux de la formation: collège, gymnase, Université, entrée en stage et examens de brevet. Certes, un avocat peut être un excellent juriste sans posséder, comme Me Santschi, une licence ès lettres et un doctorat en droit, une culture encyclopédique et la possibilité de travailler en français, en italien, en russe, en allemand, en grec, en anglais et en hébreu.

Mais il faut hélas constater que les compétences de l’avocat moyen sont très inférieures, même en droit. La responsabilité en incombe aux parents d’abord, qui sont si fiers d’avoir permis à leur grand dadais de fils, qui ne manifestait aucun goût pour aucun apprentissage, de rejoindre l’Université, à coups de coaching privé et de cours particuliers, et de finir enfin avocat, ce qui éblouit la concierge.

La responsabilité principale aux multiples réformes scolaires, qui vont toujours dans le sens du pire à cause de la malédiction du cliquet: lorsqu’une réforme ne donne pas les résultats qu’on espérait, on ne revient jamais en arrière en constatant qu’on s’est trompé, mais on va toujours plus loin dans l’erreur. Dès l’école maternelle, la lecture globale, puis, à l’école primaire, les math modernes, les thèmes interdisciplinaires, les analyses de l’actualité, l’éducation sexuelle et la glose des bulles dans les BD, qui remplacent le grec et le latin, la géométrie euclidienne et la lecture des grands auteurs.

La responsabilité à la Faculté, qui ajoute des années d’études pour l’obtention du Master et de multiples cours excellents, mais qui n’exige aucune capacité d’analyse et de réflexion de l’étudiant, qui pourra briller aux examens en répétant fidèlement le cours, comme un mainate bien dressé.

La responsabilité à l’unification dans toute la Suisse des procédures civile et pénale, à la libre circulation des avocats, à l’abandon de l’exigence de la thèse, à la suppression de l’interdiction de publicité.

Alors oui! Me Santschi a raison: il y a beaucoup trop d’avocats dans le canton. Etant en surnombre, ils sont incités à mordre plus qu’à transiger, à multiplier les procédures et les recours, en oubliant les intérêts du client au profit de leurs propre gloire et de la douce musique du tiroir-caisse.

Le remède proposé par Me Santschi est-il le meilleur? Je ne le crois pas. Un numerus clausus est un avantage indu aux anciens ou aux premiers arrivés, et bloquerait injustement un sujet brillant au bénéfice des avocats médiocres déjà installés. Le numerus clausus a les mêmes défauts que la politique des quotas que les harpies féministes tentent de nous imposer dans les parlements, les gouvernements, les conseils d’administration, etc.

L’accès à une collectivité, comme à l’Ordre des avocats, doit être déterminé exclusivement par le mérite. On doit écarter un candidat (au baccalauréat, à la maîtrise, au brevet) non pas parce que ceux qui sont venus avant lui sont déjà assez nombreux, mais seulement parce qu’il est insuffisant.

Claude Paschoud

 

124 heures du 1er février, page 10

224 heures du 5 février, page 16

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