Julian Assange

J’ai rencontré l’autre jour un homme qui n’avait jamais entendu parler de Julian Assange. C’est étonnant comme notre mémoire a cette faculté d’oublier les persécutions subies par les autres.

Je ne vais pas faire aux lecteurs du Pamphlet l’affront de leur rappeler qui est Julian Assange. Des pages entières lui sont consacrées sur Wikipedia qui rappellent son enfance, son œuvre, les accusations dont il est encore l’objet, son séjour à l’ambassade équatorienne et son incarcération à la prison de haute sécurité de Belmarsh depuis le 11 avril 2019, à la suite d'une condamnation à cinquante semaines de prison pour non-respect des conditions de sa libération conditionnelle.

Voilà donc deux ans que Julian Assange croupit en prison et peut craindre d’être livré aux Etats-Unis, qui le réclament pour lui infliger la peine de mort ou cent septante-cinq ans d’incarcération pour espionnage, alors même qu’il exerçait son métier de journaliste.

Sans doute a-t-il livré au public des documents que le Département de la défense aurait vivement souhaité garder secrets: on a pu prendre connaissance de plusieurs crimes de guerre commis par les troupes américaines en Irak et en Afghanistan, d’assassinats de populations civiles, du meurtre de personnes désarmées en train de se rendre et autres saloperies dont sont coutumières les troupes d’occupation en territoire ennemi.

J’observe que ces crimes sont généralement reprochés aux vaincus, et qu’on met sur pied à grands frais des tribunaux spéciaux pour les instruire et punir les coupables, comme à Nuremberg, mais que les viols, exactions, pillages et meurtres commis par les troupes américaines en 1945 en Allemagne ont été pudiquement passés sous silence.

De même, on n’a jamais traduit en justice les responsables du largage des bombes atomiques sur le Japon ni des bombes incendiaires sur Dresde, ni des gaz défoliants au Vietnam, ni des bombardements sur la Serbie.

Aujourd’hui, le silence des journalistes du monde entier sur le sort de Julian Assange est assourdissant. Et peu de gens s’inquiètent de l’incarcération de M. Hervé Ryssen, en France, ou de la chanteuse Alison Chabloz, en Angleterre, pour délit d’opinion, ni des réquisitions du Ministère public réclamant des années de prison ferme pour M. Alain Soral, ou Vincent Reynouard, également visés pour leurs opinions, leurs écrits ou leurs vidéos.

En revanche, les media ne cessent de vanter les hauts faits de M. Alexeï Navalny, opposant infatigable de M. Poutine, condamné à de nombreuses reprises pour des manifestations non autorisées, mais aussi pour de nombreux détournements de fonds dans l’affaire Kirovlex, dans l’affaire Yves Rocher et dans l’affaire du Fonds anti-corruption.

Les Etats-Unis et la Communauté européenne exigent la libération de M. Navalny, qui serait la victime de procès politiques. Et les journalistes incarcérés dans le reste du monde, y compris dans nos Etats signataires de la Déclaration universelle des droits de l’homme garantissant la liberté d’opinion et d’expression, pour avoir diffusé des avis non conformes à la bien-pensance de notre époque, ils ne seraient pas les victimes de procès politiques?

On me rétorque généralement: «Ce que disent ces journalistes, cela ne peut être qualifié d’opinion ni, pour M. Assange, qualifié d’exercice de la libre expression du journaliste, ce sont des délits.»

Ce sont devenu des délits dès qu’on a convenu de qualifier ainsi des opinions qui déplaisent à cette nébuleuse qu’Hannibal dans Rivarol appelle l’Arc en ciel: un conglomérat d’opinions et de termes convenables, susceptibles de ne choquer personne ni de stigmatiser des minorités à raison de leur race, ethnie, et maintenant même, depuis le 1er juillet 20201, de leur orientation sexuelle.

L’article 261bis du Code pénal n’a pas, pour l’instant, qualifié de délit les plaisanteries sur les Belges, les Ecossais, les blondes, les bègues ou les nains, mais on sent que ça ne saurait tarder. Les minorités sont sacrées. Les Genevois ont même accordé récemment le droit de vote aux personnes sous curatelle générale privées de discernement!

Mais, à l’époque de Staline, tous les avis dissidents étaient aussi considérés comme des délits et réprimés comme tels. Les généticiens qui mettaient en doute les travaux de Lyssenko étaient rapidement éliminés.

La constatation qu’une opinion est devenue un délit n’est pas la démonstration que l’opinion est fausse. Comme il est juste et raisonnable de s’asseoir sur la plage déserte de Cagnes-sur-Mer sans masque, quand bien même un prononcé préfectoral imbécile rend cette liberté punissable de 135 € d’amende.

Julian Assange a rendu publics des documents qui ne lui avaient pas été confiés2 et qu’il n’a pas volés mais qui lui ont été transmis par des sources qu’il n’a pas à trahir. Il a fait usage de la liberté de la presse garantie par le premier amendement de la Constitution américaine. Les poursuites à son encontre sont injustifiées et la Suisse s’honorerait de lui offrir l’asile politique.

Claude Paschoud

 

1 RO 2020 1609

2 Contrairement au cas d’Edward Snowden, qui était, lui, agent de la CIA.

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