Le monde de demain continuera de changer comme avant

Acte I — Au moment de la première vague de coronavirus, au printemps 2020, on a vu se répandre le fantasme d’un «monde d’après». Cette notion a particulièrement séduit les écologistes fanatiques, qui se sont réjoui de voir le Gouvernement investi des pleins pouvoirs et la population enfermée, empêchée de travailler normalement, contrainte de n’acheter que le strict nécessaire et de n’exercer d’autre loisir que le macramé en solitaire. Le malheur des humains, aux yeux des écologistes, allait permettre de retrouver une bien jolie planète, toute vide et toute propre comme dans les Télétubbies, et donc plus proche des temps originels où de paisibles dinosaures végétariens broutaient en toute fraternité (le tyrannosaure est une invention du grand capital) et où Adam et Eve ne possédaient ni vêtements ni voiture. On nous expliquait alors que ce monde du passé allait devenir notre «monde de demain», que nous n’allions plus jamais vivre comme avant. Ce fantasme effrayant était la bouée de sauvetage à laquelle se raccrochaient les individus éternellement insatisfaits de leur existence dans le monde présent.

Acte II — Au moment de la seconde vague, en automne 2020, le «monde d’après» télétubbique des écolos angoissés s’est estompé pour faire place à un autre «monde d’après», celui, aseptisé et sinistre, des scientifiques et des experts en pureté sanitaire. Distanciation sociale, dissimulation des visages, vaccinations de masse et autres traçages forcés, nous a-t-on dit, allaient devenir la nouvelle norme, pour plusieurs années au moins, sinon jusqu’à la fin des temps. Nous allions poursuivre nos vies dans des cocons stérilisés qui assureraient notre santé et notre sécurité face au terrifiant virus.

Acte III — Alors que la perspective de ce nouveau «monde de demain» s’installait dans l’esprit de nombreux braves citoyens, rassurés qu’on se préoccupe de leur santé et de leur sécurité, une autre partie de la société a commencé à s’inquiéter de ce qui allait advenir de sa liberté. Ces personnes, minoritaires mais remuantes, nous ont décrit avec angoisse un «monde de demain» où nous serions tous fichés et traqués, privés de restaurants et de concerts et livrés aux expériences des lobbies les plus cyniques. Le même «monde de demain» que celui que nous promettaient les scientifiques, donc, mais exprimé sous une forme effrayante plutôt que rassurante. Les plus catégoriques de ces «complotistes», comme les médias ont pris l’habitude de les désigner (parfois à tort, parfois un tout petit peu à raison), ont inondé les réseaux sociaux de visions apocalyptiques dont on se dit qu’elles ne sont pas forcément toutes irréalistes (on aurait tort de sous-estimer les ravages que peuvent causer les idéologies totalitaires), mais qui n’en apparaissent pas moins exagérées et caricaturales, fondées sur la peur brute plutôt que sur une analyse raisonnée.

Le «monde de demain», qu’il soit utopique ou dystopique, apparaît ainsi comme une constante dans l’esprit des gens. Chacun l’imagine différemment, mais tous s’accordent à croire qu’il sera radicalement différent de ce que nous avons vécu jusqu’à présent. Comme si les individus, gavés de cinéma et de télévision, ressentaient le besoin irrépressible de se projeter dans un futur fantastique.

Nous nous en voudrions, naturellement, de venir briser leurs illusions. Et pourtant…

Le trafic routier et les foules dans les centres commerciaux sont de retour. Du «monde de demain» fantasmé par les écologistes, il ne reste guère que des kilomètres de pistes cyclables expiatoires, peintes à la hâte.

Les mesures sanitaires finissent très lentement par se calmer, le port du masque devient de plus en plus lacunaire, même dans les endroits où il est censé être obligatoire, et le traçage dans les restaurants se révèle aussi folklorique que théorique. Les autorités sanitaires tenteront certainement, dans un ultime baroud d’honneur, de faire perdurer leurs consignes imprimées sur fond rouge ou orange; mais celles-ci ne sont déjà plus prises au sérieux.

Le vaccin n’est toujours pas obligatoire. L’usage du passeport sanitaire n’est pas encore clairement connu, mais promet d’être plus circonscrit que ce qu’on craignait. Il est trop tôt pour crier victoire, mais il est aussi trop tôt pour crier à la dictature.

Au risque de décevoir ceux qui rêvent d’une grande rupture, nous pensons donc que le monde de demain risque de ressembler à celui d’hier, disons: à celui d’avant le virus. Ce dernier aura accentué un peu une dérive totalitaire déjà perceptible auparavant, souligné le déclin de notre civilisation, amorcé depuis des décennies, et laissé plein de traces comme en laissent tous les événements que nous traversons. Pour le reste, le changement va continuer comme il avait déjà commencé, ce qui n’est pas très réjouissant, mais ne justifie pas qu’on l’imagine pire qu’il ne l’est.

Pollux

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