Epoques haineuses

Il y a quelques semaines, une chaîne de télévision passait un film américain qui montrait le procès d’un espion soviétique aux plus belles heures de la guerre froide et du maccarthysme. A un moment, le juge condamne l’accusé à trente ans de prison. Aussitôt, toute l’assemblée – d’honorables messieurs élégamment habillés – se lève en hurlant des insultes et en criant: «Pourquoi est-ce qu’on ne le pend pas?» Dans les jours qui suivent, l’avocat de l’accusé voit son appartement criblé de coups de feu; il est ensuite pris à partie par un des officiers de police appelé sur les lieux, qui se met à l’insulter en lui demandant comment il ose défendre un espion. Ce n’est qu’un film, mais on devine que la réalité a parfois dû ressembler à cela.

Quelques jours auparavant, dans la revue hebdomadaire L’Antipresse, Slobodan Despot évoquait les drames qui ont déchiré l’ex-Yougoslavie déjà durant la Deuxième Guerre mondiale: «Un beau matin de l’été 1941, dans une vallée riante de Bosnie, la sœur de ma grand-mère était allée cueillir des baies dans les bois. (…) Du haut de la colline, elle a vu flamber la ferme de l’oncle qui l’avait accueillie, avec les occupants ligotés aux meules de foin. (…) Ceux qui ont rôti mes ancêtres n’étaient pas des cyborgs SS débarqués de la Ruhr, c’étaient leurs premiers voisins, des gens qui leur offraient le café ou dont ils gardaient à l’occasion les enfants. Mais à l’instant où cela se passait, ils n’étaient plus des gens. Ils étaient une masse déshumanisée par une idéologie qui réduisait l’éternelle question du bien et du mal à la conformité ou non à son système.»

Ce sont deux exemples parmi d’autres de ces mécanismes de haine collective déclenchés au siècle passé par des discours insistants qui indiquaient à la population de quoi et de qui elle devait avoir peur, et qui étaient les bons et les mauvais citoyens. Il faudrait être bien pessimiste pour imaginer qu’aujourd’hui les mêmes causes puissent avoir les mêmes effets et que les bons citoyens (comme les mauvais, mais avec une caution morale en plus) puissent à nouveau laisser libre cours à cette méchanceté plus ou moins odieuse qui sommeille en chacun. Parce qu’aujourd’hui, nous rassure-t-on, nous ne sommes pas du tout dans une situation comparable; nous ne vivons pas sous l’emprise d’une dangereuse idéologie.

Une autre citation, alors, tirée de La Nation du 22 octobre 2021. David Laufer y évoque sa vie à Belgrade, où le passé communiste suscite encore quelques réflexions: «Au communisme que l'on présente comme un désir malade d'imposer une théorie figée sur une réalité fluide, on oppose notre mode de vie occidental comme un système évolutif, pratique, qui ne serait que l'expression des aspirations de l'humanité. Or une idéologie n'est jamais que la somme des valeurs et des interdits qui délimitent une société. Surtout, comme le souligne la définition qu'on trouve sur Wikipédia, "elle est diffuse et omniprésente, mais généralement invisible pour celle ou celui qui la partage, du fait même que cette idéologie fonde la façon de voir le monde". (…) Il serait donc vain de vouloir définir l'idéologie du monde dans lequel nous vivons. Ce privilège n'appartient qu'à nos lointains successeurs.»

On aimerait pouvoir se projeter dans l’avenir pour savoir quel regard nos lointains successeurs porteront sur les événements actuels.

Pollux

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