Infréquentable doit rimer avec irréprochable

Un conflit fratricide déchire tragiquement les marches de l’Europe, entraînant des répercussions sans doute durables sur le reste du monde – sur le nôtre en particulier. Nous essayons donc de nous informer le plus précisément possible sur ce qui est en train de se passer, si tant est que ce soit possible. Nous passons beaucoup de temps à regarder des vidéos, à écouter des interviews ou des témoignages, à lire des articles et des commentaires, le plus souvent à l’écart des médias mainstream et de leur désinvolte insipidité. Que ce soit dans un registre militaire, technique, géographique, politique ou économique, certaines contributions sont remarquables et enrichissantes. Nonobstant l’indispensable prudence avec laquelle il faut les appréhender, elles dessinent progressivement dans notre esprit une représentation plausible de la réalité, ou esquissent au moins les principales hypothèses à prendre en considération, tout en disséquant certaines contre-vérités martelées par la propagande.

Cependant, il nous arrive aussi d’entendre ou de lire des personnes avec lesquelles nous sommes d’accord sur le fond, mais qui nous déçoivent, voire nous agacent, par la forme de leurs interventions. Des personnes qui, à force d’être trop sûres d’elles, commettent des erreurs, se trompent sur certains faits ou tombent dans des pièges; ou qui, à force de s’enthousiasmer pour une cause, en oublient la plus élémentaire prudence. La conséquence en est qu’elles ne réussissent pas à convaincre et attirent au contraire les soupçons sur les messages qu’elles veulent faire passer. Lorsque ces maladresses surviennent dans le «camp d’en face», c’est distrayant. Lorsque c’est dans «notre camp», c’est rageant.

Le constat était le même, mutatis mutandis, dans la crise du coronavirus.

Si vous voulez vous afficher comme complotiste, climato- ou coronasceptique, ukrainocritique ou poutinoréaliste, ou contestataire du nouvel ordre moral, ou quoi que ce soit d’autre que la religion moderne réprouve, vous vous devez d’être irréprochable.

Gardez toujours la capacité de douter, des autres comme de vous-même. Pensez que vos sources – surtout celles qui vous plaisent! – peuvent se tromper ou vous tromper. Soyez prudent et usez du conditionnel. Cessez aussi de croire que le monde est tout blanc ou tout noir, qu’il y a les gentils d’un côté et les méchants de l’autre (laissez cela aux Américains et à leur cinéma). Souvenez-vous que les choses sont toujours beaucoup plus compliquées qu’on ne l’imagine; que les sottises sont plus fréquentes que les complots; que les responsabilités sont souvent partagées; qu’il y a parfois des gens fréquentables dans «l’autre camp» et des empaffés dans le vôtre. Brillez par votre modération plutôt que par vos moqueries. Argumentez pour convaincre, et pas seulement pour accuser. Envisagez un éventuel apaisement plutôt qu’un écrasement du Mal par le Bien (une telle issue n’étant, hélas, jamais garantie en ce bas monde) et veillez conséquemment à ne pas humilier inutilement des adversaires avec lesquels il vous faudra peut-être, un jour, vous réconcilier – Macron l’a très bien dit à propos de la Russie et c’est tout à son honneur; ne soyez pas moins bons que lui.

Et surtout, abandonnez cette insupportable manie de vouloir toujours étayer vos convictions par des «faits scientifiques»: appuyez-vous sur l’intelligence, le raisonnement, la logique et les probabilités et laissez la science aux charlatans.

Toute cette sagesse peut paraître rébarbative, et l’auteur de ces lignes n’est lui-même pas sûr de n’être jamais tombé dans l’un ou l’autre de ces travers. Mais c’est pourtant ainsi que les gens infréquentables doivent se démarquer des autres: infréquentable doit rimer avec irréprochable.

Pollux

Thèmes associés: Divers - Politique générale

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