Souvent presse varie

PolluxLe Pamphlet n° 517 Septembre 2022

Il n'y a que les ânes qui ne changent pas d'avis, dit-on.1 Et cela montre à quel point les journalistes ne sont pas des ânes.

Prenez par exemple le conseiller fédéral Ignazio Cassis, chef du Département des affaires étrangères (DFAE). Il n'y a pas si longtemps, il était la cible de toutes les critiques: on lui reprochait la mauvaise gestion de son département, des conflits personnels avec ses subordonnés, ses liens avec les assureurs, ses succès peu visibles, ses positions tantôt trop radicales, tantôt trop consensuelles. Les éditorialistes, les experts, les sources anonymes, tous étaient unanimes pour émettre des avis négatifs sur le Tessinois et des pronostics sur son éviction rapide et bien méritée.

Mais tout cela, c'est du passé. Ces dernières semaines, Ignazio Cassis avait commencé à incarner la fin de la neutralité helvétique traditionnelle, au profit d'une neutralité «coopérative» engagée aux côtés de l'OTAN contre les Forces du Mal. Cette perspective plaisait à nos faiseurs d'opinion. Hélas, le Conseil fédéral, craignant de multiplier les affrontements politiques et se sentant de toute manière assez libre d'interpréter la neutralité à sa guise, a recalé les propositions du chef du DFAE. Aussitôt, dans toute la presse, Ignazio Cassis est apparu comme un héros incompris et humilié. Il était l'homme courageux qui allait enfin faire entrer la Suisse dans les grands conflits de la modernité, et qui n'a hélas pas été écouté. D'un coup de baguette magique, la médiasphère est devenue ignaziophile.

Prenons un second exemple: les nouveaux drones ADS 15 de l'armée suisse. Jusqu'à présent, pour un journaliste moyen, les drones militaires étaient d'épouvantables machines à tuer, pilotées à distance par des soldats n'ayant même pas le courage de se battre sur le terrain. Les drones de l'armée suisse étaient destinés uniquement à l'observation? Mmmh, oui, peut-être, mais faut toujours se méfier des engins susceptibles d'être armés un jour ou l'autre. Souvenez-vous des avions d'entraînement Pilatus que la Suisse exportait dans divers Etats étrangers: la Suisse ne cessait d'être montrée du doigt car les armées qui achetaient ces avions étaient susceptibles de les équiper de canons ou de bombes; et exporter du matériel de guerre, c'était très vilain.

Tout cela, c'est aussi du passé. Aujourd'hui, lorsque la Suisse hésite à autoriser certains Etats européens à réexporter des armes helvétiques vers l'Ukraine, tous les commentateurs froncent les sourcils: on ne va quand même pas empêcher les gentils de se défendre contre les méchants, et si la Suisse peut, dans ce contexte, vendre du matériel de guerre, c'est tant mieux! Et pour revenir aux nouveaux drones achetés par l'armée suisse et présentés il y a quelques jours, la presse les considère désormais à l'aune du conflit ukrainien, dans lequel les drones tueurs utilisés avec succès par les forces de Kiev font rêver les commentateurs: La Suisse va-t-elle aussi passer la vitesse supérieure (sic)? Va-t-elle armer ses drones? Face à une réponse négative, la déception se fait déchirante et le jugement sévère: Ne devrait-on pas s'équiper au moins de petits drones, style drones kamikazes, capables d'attaquer et de harceler un agresseur potentiel? La Suisse n'a-t-elle donc pas tiré les leçons de la guerre en Ukraine?

Qui eût cru qu'un jour nos journalistes deviendraient de fervents partisans d'une défense armée crédible? Qu'ils qualifieraient un drone militaire de «jolie bête» (sic) et rêveraient de lui accrocher des bombes et des mitrailleuses? Autrefois, ils revendiquaient plus de subventions. Aujourd'hui, ils réclament plus de munitions! Vladimir nous les a changés.

Pollux

 

1 On dit aussi que l'âne est un animal très intelligent. Ceci explique peut-être cela.

Thèmes associés: Armée - Médias - Politique fédérale

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