Monstres sans cœur

Nous vivons dans une société maladivement émotive. Le moindre chat coincé dans un arbre nécessite, outre l’échelle des pompiers, l’intervention d’une équipe de psychologues aguerris pour tenter de calmer les battements cardiaques éperdus de tous les habitants du quartier, hommes, femmes ou enfants, y compris ceux qui n’ont pas assisté à l’incident, ni au sauvetage, et qui n’ont peut-être même jamais aperçu la victime auparavant.

Alors, quand un grave incendie cause de nombreux morts et blessés, majoritairement jeunes, le déchirement de notre société n’a plus de limites. Des gens qui ne sont pas directement touchés et qui apprennent l’événement par médias interposés se retrouvent anéantis psychologiquement, submergés par leur fragilité émotionnelle. Cette fragilité est bien réelle et, en même temps, elle est mise en scène, parce que c’est ainsi que le veut notre société du spectacle: on ne se contente pas de laisser couler des larmes, mais on les laisse couler en public, ou devant des caméras, montrant ainsi combien on est fragile et donc combien on est normal. Celui qui n’a pas pleuré devant ses concitoyens, celui qui n’a pas inondé son entourage de son bouleversement, est anormal. C’est un monstre sans cœur.

Il n’y a pas lieu de minimiser le caractère tragique d’un tel événement. Il n’y a pas lieu non plus de ménager nos efforts pour entourer et aider ceux qui sont plus ou moins directement touchés, en leur apportant si nécessaire un appui matériel et un réconfort moral. Au-delà, on peut comprendre que de nombreuses personnes se sentent émues face au récit d’un drame, mais de telles émotions devraient tout de même rester proportionnées et, dans une certaine mesure, personnelles. Dans notre société, ce n’est plus le cas. A cent kilomètres du drame, le lundi matin, vos collègues de bureau vous décrivent leur abattement; le chagrin de vos amis envahit les réseaux sociaux; le soir, des enfants pleurent à cause de ce qu’on leur a raconté à l’école. Partout on vous invite à des minutes de silence, à des allumages de bougies (c’est un comble!) et à des gestes symboliques de solidarité qui ne changeront rien à ce qui s’est passé et n’empêcheront hélas pas que cela recommence ailleurs; mais qui donneront à ceux qui s’y plient le sentiment du devoir accompli et la satisfaction (sincère) d’avoir montré leur émotion. Inversement, ceux qui ne montrent rien sont regardés de travers, pointés du doigt: ce sont des monstres sans cœur.

Si les individus sont ainsi submergés par leurs émotions, c’est parce que celles-ci sont alimentées par un véritable tsunami médiatique, un roulement continu de breaking news, d’images-choc, de détails sordides, de révélations fracassantes (titrées comme telles, mais qui n’en sont souvent pas) et d’accusations parfois vraisemblables, parfois fausses, permettant d’exciter et de diriger la haine populaire – parce que l’hyperémotivité de notre époque s’accompagne d’une capacité de haine peu commune lorsqu’une cible est officiellement désignée. Les journalistes se bousculent pour arracher des témoignages à ceux qui ont échappé à la mort et à qui on demande d’exposer leur souffrance en gros plan; mais aussi à ceux qui, de plus loin, n’ont rien entendu à part des cris ni rien vu à part des ambulances, et qui n’ont donc rien à nous apprendre; leur récit ne sert qu’à renforcer l’atmosphère dramatique. Une fois les témoins épuisés, il faut trouver d’autres infos, d’autres images, pour garder le rythme voulu par les rédactions. Certains journalistes sont allés faire le pied de grue devant un centre funéraire pour photographier les premiers corbillards; regardez, les premiers morts arrivent! Des correspondants étrangers ont ensuite accusé certains de leurs confrères de s’être déguisés en infirmiers pour pouvoir approcher les victimes; mais l’information a été démentie: non, pas cette fois, c’était lors d’un autre drame…

Les émotions qui déferlent dans la population sont sincères, mais on ne peut pas dire qu’elles soient authentiques, parce qu’elles sont artificiellement créées, ou du moins énormément amplifiées, par la frénésie des médias et des réseaux sociaux. Ces stimulateurs émotionnels choisissent les événements qui nous bouleversent et ceux qui nous laissent indifférents; les morts que nous pleurons et ceux qui restent de simples et froides statistiques. Le choix dépend parfois de la proximité géographique, mais pas toujours. Il dépend souvent de la cartographie idéologique du Bien et du Mal. Ou de la paresse intellectuelle de ceux qui évitent de se poser trop de questions.

Les monstres sans cœur, en décalage avec leur époque, haïssent la frénésie écœurante et le voyeurisme indécent des médias. Ils contemplent avec affliction l’effondrement émotionnel de la société face aux drames qui ponctuent l’existence – des drames que toutes les larmes de la Terre ne suffiront jamais à conjurer. Ils se demandent, narquois, dans quel état seraient nos fragiles concitoyens si on les envoyait se battre dans une vraie guerre, en Ukraine ou au Groenland.

Surtout, les monstres sans cœur éprouvent une compassion discrète pour les victimes que tout le monde ignore et que personne ne pleure.

Pollux

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