Faut-il interdire la spéculation?

La récente initiative des jeunes socialistes, judicieusement rejetée par le peuple, portant sur la régulation du commerce des produits dérivés sur les matières premières, était certes malvenue en ce qu’elle se contentait d’augmenter la bureaucratie sans apporter de solution, mais elle mettait le doigt sur un problème réel.

La spéculation a mauvaise presse. Le spéculateur, généralement représenté comme un gros banquier fumant un barreau de chaise assis sur une allégorie de la misère du monde, focalise l’animosité de ceux qui considèrent que la finance est une nuisance et la richesse un vol déguisé.

Disons-le tout net, la spéculation est partout. Lorsque vous décidez de contracter une assurance, vous spéculez sur la réalisation d’un risque futur. Chaque décision hasardeuse est une forme de spéculation, un pari, qui est parfois gagné et parfois perdu.

Dans le domaine des transactions financières et du commerce de matières premières, le risque que représente une évolution défavorable des marchés peut être couvert au moyen de produits dérivés. Pour simplifier, il s’agit de contrats qui permettent l’achat ou la vente à terme d’un actif (titre, monnaie, matière première), sorte d’assurance, où l’on fixe à l’avance le prix de la transaction à, ou jusqu’à, l’échéance du contrat. Celui qui couvre un risque paie une prime, et celui qui assume le risque, généralement une banque, l’encaisse. L’assuré ne prend pas de grands risques car si au terme du contrat l’évolution des marchés lui a été favorable, il n’activera pas son assurance et perdra la prime payée. L’assureur au contraire, peut se retrouver dans la situation de devoir acheter l’actif en question, s’il ne le possède pas, au prix du marché, ce qui peut supposer une perte considérable.

Il faut également souligner qu’aujourd’hui les produits dérivés sont utilisés dans environ 90% des cas comme des instruments de pure spéculation, et que la couverture d’un risque réel ne représente donc que 10% des cas. Les parties se contentent en général de se payer les différences entre le prix fixé et le prix du marché.

Mais finalement me direz-vous, en quoi cela nous importe-t-il? On est dans un pays libre et si cela leur fait plaisir de faire des paris comme au casino, grand bien leur fasse. Il y a de toute façon un gagnant et un perdant.

En 2013, le cumul des valeurs notionnelles des produits dérivés dans le monde a été de près de 700'000 milliards de dollars, soit environs dix fois le PIB mondial. Le volume que représente ce marché est tel que, dans le cas des matières premières par exemple, il peut avoir une influence sur les prix. En effet les prix se forment à partir d’une estimation de l’offre et de la demande. Les produits dérivés représentent des transactions potentielles et le marché ne peut pas savoir si elles vont déboucher sur une opération réelle.

D’autre part, le nombre d’acteurs financiers opérant dans ce domaine est relativement faible, et l’exposition des grands établissements bancaires aux risques liés aux dérivés est trop importante. On l’a vu dans plusieurs cas retentissants de scandales financiers où un seul employé mettait sa banque en difficulté pour avoir fait des opérations risquées représentant des milliards. Et dans ce cas, c’est la collectivité publique, qui, pour éviter un effondrement du système financier, vient à la rescousse.

Le marché des dérivés doit être mieux régulé, c’est une certitude. Le faire dans une zone géographique limitée serait inutile et en cela l’initiative des jeunes socialistes se trompait de cible. Les règles doivent être les mêmes pour tous les acteurs et la régulation doit donc se faire au niveau international. J’estime que, en tant qu’instruments de couverture de risque, les produits dérivés sont une nécessité. Mais il serait facile d’instituer les règles suivantes:

Pour les titres et monnaies: un acteur financier ne peut vendre à terme un actif qu’il ne possède pas au moment de la conclusion du contrat. Ainsi, la partie potentiellement obligée de fournir l’actif serait dans l’obligation de le posséder au moment de la signature du contrat, ce qui réduirait considérablement le volume des transactions et reconnecterait le système avec l’économie réelle.

Pour les matières premières: les parties cocontractantes dans une opération de vente à terme sur une matière première doivent être des acteurs reconnus de la production ou de la commercialisation de ladite matière première.

Pour conclure, n’oublions pas que les seules richesses produites le sont par l’économie réelle et que les instruments financiers quels qu’ils soient ne sont que des moyens et non des fins.

Michel Paschoud

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