Un discours inattendu

PolluxLe Pamphlet n° 457 Septembre 2016

Gentil ou méchant? L’esprit des gens d’aujourd’hui – surtout dans les médias, mais pas seulement – semble ne jamais sortir de ce réflexe binaire. C’est d’autant plus le cas lorsque les journalistes doivent absolument faire entrer tous les faits d’actualité dans les schémas de pensée officiels, destinés à tout expliquer dans une optique politiquement correcte.

Placer chaque événement dans les bonnes «cases» explicatives, sans commettre de faux pas idéologique, n’est pas toujours facile. On s’en est encore aperçu cet été, lorsqu’un jeune Iranien a tué neuf personnes à Munich avant de se suicider. L’accumulation d’attentats islamistes, en France, en Belgique et en Allemagne, mettait les commentateurs officiels dans l’embarras, si bien que, lorsque la police a établi que le tueur ne se réclamait pas de l’islam ou du djihad, on a entendu les journalistes pousser un énorme «ouf» de soulagement! On sentait que cela seul comptait. Les victimes n’avaient pas d’importance, sinon pour souligner que plusieurs d’entre elles étaient aussi des immigrés; un peu comme on avait insisté sur les victimes musulmanes de l’attentat de Nice, car c’étaient les plus intéressantes pour la grille explicative de l’événement. Les huitante morts de l’attentat (islamiste) de Kaboul, le jour suivant, n’ont pas non plus fait la une de la presse. L’important, c’était qu’on avait trouvé une «case» convenable dans laquelle ranger le tueur de Munich: c’était un déséquilibré inspiré par le nazi norvégien Anders Breivik.

Au milieu de cette pénible indigence intellectuelle du monde moderne, honneur à ceux qui parviennent, même partiellement, à s’écarter des visions manichéennes, à plus forte raison lorsqu’ils se situent dans le camp du Bien et dans un contexte d’affrontement où la violence se déchaîne et où rien ne les oblige ni ne les encourage à la moindre objectivité.

Nous pensons ici – parce que c’est un exemple qui nous a frappé durant cet été – à Mme Nadejda Savtchenko, pilote d’avions et d’hélicoptères dans l’armée ukrainienne, capturée alors qu’elle participait à la guerre contre le Donbass dans les rangs du bataillon paramilitaire Aidar. Dans les geôles russes, elle était devenue une icône de la bien-pensance occidentale anti-Poutine. A ce que les médias nous en ont rapporté, cette jeune femme plus féministe que féminine, aux cheveux ras et à la physionomie guerrière, ne mâchait pas ses mots (crus) contre les Russes, en y ajoutant occasionnellement quelques gestes obscènes. Puis – au terme probablement d’un marchandage politique – elle a été graciée en mai 2016 et échangée contre des prisonniers russes détenus en Ukraine. Elle est rentrée à Kiev en héroïne et a commencé à faire de la politique. Mais, dans les mois qui ont suivi, ses positions ont commencé à mettre les pro-occidentaux mal à l’aise.

En juin, elle aurait proposé d’amnistier les combattants des républiques populaires auto-proclamées de Donetsk et de Lougansk et de mener des pourparlers directs avec eux. «Il y a là-bas beaucoup de garçons idiots qui sont venus pour faire le coup de feu (…). Je pense que oui, nous pouvons apprendre à parler avec eux.» Fin juillet, elle s’est exprimée à la télévision ukrainienne en des termes favorables au rétablissement de la paix entre les Ukrainiens de l’Ouest et ceux de l’Est: «Nous devons commencer à parler les uns avec les autres. Nous devons commencer à nous écouter. (…) Nous devons apprendre à demander pardon et à pardonner. Sinon, il n’y aura pas de paix.» Et à la journaliste qui lui demandait à qui il fallait demander pardon, elle a répondu: «A cette mère qui a perdu son dernier fils, peu importe dans quel camp elle se trouve.» Ces propos ont été rapportés par un site russe1, mais avec un lien vers la vidéo de l’émission, permettant aux ukrainophones d’en vérifier l’authenticité.

Mme Savtchenko a-t-elle subi un lavage de cerveau dans les prisons poutiniennes, comme le penseront certains? Ou a-t-elle réellement l’intelligence de tenir un discours empreint d’objectivité et d’empathie vis-à-vis de ceux qui sont devenus ses adversaires, mais qui continuent d’appartenir à la même communauté qu’elle?

Pollux

 

1 http://www.lecourrierderussie.com/international/2016/07/savtchenko-ukrainiens-discours-pardon-conflit/

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