Que c’est beau le suicide assisté!

Le vendredi 11 novembre, on apprenait qu’un octogénaire genevois «privé de l’aide d’Exit» s’était suicidé «dans la solitude».

Sans doute avez-vous entendu parler de cette affaire qui a quelque peu défrayé la chronique: deux frères âgés respectivement de septante et huitante et un an s’étaient opposés avec succès devant la justice genevoise à ce que leur aîné recoure à l’association Exit – laquelle était toute disposée à l’aider – pour mettre fin à ses jours. Ils estimaient en effet que leur frère de huitante-deux ans était en trop bonne santé pour mourir. Certes, il perdait peu à peu la vue et souffrait en marchant, mais il n’était nullement à l’article de la mort.

Pour que l’intervention d’Exit soit possible, le candidat au suicide doit «soit être atteint d’une maladie incurable ou d’une invalidité importante ou avoir des souffrances intolérables (…) soit être atteint de polypathologies invalidantes liées à l’âge»1. Était-ce le cas de l’intéressé? Probablement pas, puisque aussi bien ses deux frères que la justice genevoise ont fait barrage à l’opération.

Il n’en reste pas moins que le pauvre homme ne voyait pas la vie en rose et qu’il aurait fallu commencer par soigner sa déprime, avant d’envisager pour lui la possibilité d’«avoir un accompagnement en fin de vie harmonieux et paisible entouré de personnes qui [l’aimaient]»2.

Exit aime qu’on meure «dignement» et n’aime pas qu’on meure isolé. Dans le cas qui nous occupe, l’association estime que «la lenteur de la justice, qui a tenté la dissuasion par une procédure ralentie à dessein, l’a poussé à mettre fin à ses jours dans la solitude»3.

A l’heure qu’il est, je n’ai toujours pas compris pourquoi une mort assistée serait plus digne qu’une mort naturelle, même accompagnée de souffrances, voulue par des humains qui s’accrochent à l’existence ou considèrent que leur vie ne leur appartient pas – d’autant qu’il est possible d’échapper à l’acharnement thérapeutique grâce aux directives anticipées.

A cet égard, j’ai constaté avec consternation sur Facebook que même des membres du clergé considèrent que les gens peuvent disposer librement de leur vie. Quelle époque!

Quant au fameux accompagnement en fin de vie harmonieux et paisible entouré de personnes qui vous aiment, il ne fait aucune place dans l’esprit des suicideurs à la souffrance, au sentiment de culpabilité et de complicité de meurtre ni aux séquelles psychologiques que peut laisser dans l’esprit de l’entourage du suicidé cette participation à une mort annoncée.

Le 15 avril 2016, la journaliste Francine Brunschwig, invitée de 24 heures, intitulait sa chronique Il faut se garder d’idéaliser Exit4. En voici quelques extraits:

(…) Il faut se garder d’idéaliser Exit! Et de faire croire, au travers de récits enjoliveurs, qu’avec l’accompagnement vers l’au-delà par les missionnaires d’Exit, tout n’est que plénitude et sérénité.

(…) La famille n’est jamais prête, même si elle accepte ce qui va inexorablement se passer. Car ne l’oublions pas: il s’agit d’un suicide auquel la famille et les proches sont contraints de prêter main-forte, qu’ils le veuillent ou non. Mais cette réalité, les maîtres de cérémonie d’Exit, tout à leur mission salvatrice, préfèrent l’occulter.

Au moment de mourir, opposée à la sacro-sainte liberté individuelle, la valeur des liens que chacun de nous est appelé à cultiver tout au long de son existence n’aurait-elle donc plus aucune pertinence?

Malgré l’apaisement qui vient avec le temps, le souvenir de cette mort convoquée subsiste. «C’est une mort très douce», affirme l’accompagnatrice. Pour qui? Exit devrait cesser de se peindre en rose et de recourir à des mots qui, dans bien des cas, embellissent la réalité.

Selon toute apparence, Mme Brunschwig s’est trouvée confrontée à une situation de ce genre et en garde un souvenir amer. J’ai eu la chance d’y échapper, mais j’ai recueilli un récit qui confirme la cruauté, pour les familles, des méthodes prétendument apaisantes de ceux que Francine Brunschwig appelle «les missionnaires d’Exit». Bien entendu, ceux-ci se défendent d’imposer quoi que ce soit, mais il y a implicitement chantage au sentiment: à part les deux Genevois et quelques autres courageux, quelle épouse, quel enfant, quel frère osera priver de son assistance un proche, dont la tristesse voire la révolte devant ce refus lui donnera mauvaise conscience jusqu’à la fin de ses jours?

Dans cette affaire, ce n’est pas le défunt que je plains, mais les deux frères qui font l’objet de critiques parfois virulentes pour avoir voulu, dans leur égoïsme féroce, conserver un aîné qu’ils aimaient.

M. P.

 

1 http://www.exit-geneve.ch/mobile/conditions.html.

2 http://www.rts.ch/info/regions/geneve/8159586-l-octogenaire-genevois-prive-de-l-aide-d-exit-met-fin-seul-a-ses-jours.html.

3 Ibid.

4 http://www.24heures.ch/signatures/reflexions/faut-garder-idealiser-exit/story/11058391.

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