Le piéton contre la modernité

PolluxLe Pamphlet n° 460 Décembre 2016

Le moindre projet d’aménagement public, de nos jours, prévoit un chapitre consacré à la mobilité douce – des mots que les notables aiment à prononcer avec un mélange de déférence quasi religieuse et de fierté gourmande (un peu comme lorsque les dignitaires du Parti communiste de l’Union soviétique plaçaient des citations de Lénine dans leurs discours). Mais que recouvre donc cette notion de mobilité douce? A cette question, chacun répond spontanément: le vélo! Certains audacieux y ajoutent les transports publics (c’est très doux, un autobus). Et les piétons? Ah oui, bien sûr, les piétons aussi… Mais, euh, ça va de soi, non?

Eh bien non, justement, cela ne va pas de soi. Ce sujet, abordé parfois sur le ton de l’ironie, mériterait d’être traité de manière tout à fait sérieuse: pourquoi les piétons ne font-ils pas véritablement partie de la mobilité douce? Ils n’en sont pas formellement exclus, certes, mais on sent bien – ils sentent bien – qu’il n’y sont pas entièrement admis, qu’ils y sont au mieux tolérés. Sur les places officiellement qualifiées de «piétonnes», ils sont talonnés avec impatience par d’énormes et paresseux trolleybus. Sur les trottoirs, ils sont frôlés ou bousculés par des cyclistes furieux de ne pas pouvoir librement disposer de l’espace auquel ils estiment avoir droit. Sur les carrefours, ils bénéficient rarement de feux coordonnés de manière intelligente et réfléchie. Les manifestations slow up ne sont pas conçues pour eux et les sites internet consacrés à la mobilité douce ne leur accordent qu’une place insignifiante. Récemment, on a entendu dire que certains piétons s’étaient fait retirer leur permis de conduire en raison de leur taux d’alcoolémie, alors même qu’ils cheminaient à pied. La prochaine étape sera l’interdiction d’utiliser un téléphone portable en marchant (on en parle déjà en Allemagne).

Pourquoi tant de haine? Le piéton pollue-t-il? Souille-t-il les espaces publics? Sollicite-t-il anormalement les infrastructures? Est-il à l’origine d’accidents particulièrement meurtriers? Cause-t-il un bruit infernal dans les quartiers résidentiels? Congestionne-t-il le centre des métropoles?1

Une partie de la réponse réside peut-être dans le fait que le piéton se déplace de manière intrinsèquement individuelle dans une société qui, tout en produisant énormément d’individualisme, condamne celui-ci dans ses discours et dans son inconscient collectif. Certains objecteront qu’on pourrait en dire autant du cycliste. Mais le cycliste – du moins celui considéré en tant que tel dans la définition de la mobilité douce – est immédiatement identifiable en tant que cycliste. Par sa machine bien sûr, mais aussi par ses vêtements, par son équipement sophistiqué et par son attitude, il porte sur lui l’appartenance à un groupe défini. Tandis que le piéton, lui, au premier coup d’œil, n’est pas toujours perceptible en tant que piéton. Il peut s’arrêter, regarder ce qui l’entoure, flâner sans vraiment se déplacer, se trouvant ainsi déchu de son statut de piéton. Il peut aussi être – horresco referens! – un automobiliste qui a trouvé une place de parc. (Un individualiste doublé d’un pollueur!)

Le piéton peut être n’importe qui. Il n’est pas emblématique. Il n’est pas exemplatif. Monter dans un autobus est un acte militant. Pédaler sur un vélo est un acte militant. Mais marcher sur un trottoir, les mains dans les poches et le nez au vent, ce n’est pas un acte militant; ou, du moins, pas dans une optique politiquement correcte. Le piéton ne revendique pas une lutte en faveur d’un air plus pur, d’une société plus ouverte et plus tolérante, d’un monde plus juste et plus global. Il se contente d’exercer sa liberté sans rien demander à personne. En cela, il est suspect, sinon coupable. Il ne suit pas des lignes de couleur peintes sur le sol. Il n’est pas traçable. Sa trajectoire peut difficilement être suivie par ordinateur, ou infléchie par des mesures scientifiques. Il est incontrôlable, inutilisable, dangereux même, car qui sait si, en marchant, il ne se met pas parfois à penser?

Le vélo, c’est l’anti-voiture. Le bus aussi. La marche à pied, elle, n’est pas forcément anti-quelque chose, mais si elle l’est, son opposition s’adresse bien plutôt à l’ensemble de la modernité. Le piéton est un anti-moderne qui, au lieu de recourir à des moyens technologiques plus ou moins doux pour se déplacer pendant la semaine, puis d’utiliser d’autres moyens technologiques le week-end pour faire de l’exercice, préfère utiliser chaque jour ses propres moyens, fussent-ils modestes et lents, pour se déplacer en faisant de l’exercice et en réfléchissant.

En cela, il est incompatible avec la notion de mobilité douce.

Pollux

 

1 Ces diverses questions font uniquement référence aux piétons partageant les mœurs traditionnelles de l’Europe occidentale.

Thèmes associés: Environnement - Humeur

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