Verglas sur les autoroutes de la désinformation

Dans les derniers jours de décembre, le quotidien Le Temps a publié un dossier – un de plus – sur les dangers de la désinformation propagée par le Kremlin1. A la fin de l’article, les auteurs, soucieux de se montrer sous un jour un peu raisonnable, évoquent le danger de multiplier les accusations fantaisistes: «Une sur-réaction, en imputant à la Russie des actions de déstabilisation dont elle n’est pas responsable, serait tout aussi néfaste.»

Cette phrase pleine de sagesse n’est sans doute pas dénuée de duplicité: en réalité, la grande presse ne risque rien à accuser la Russie à tort, car l’innocence de cette dernière ne peut guère être prouvée, et même si elle l’est, l’information n’est pas répercutée, sinon par des sources considérées comme suspectes. Il n’empêche que cela illustre la guerre de l’information au centre de laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, qui n’est assurément pas la première de l’histoire, mais dont l’ampleur et la complexité sont proportionnelles à la place qu’occupe l’information dans notre société.

Ce dont il faut être conscient, c’est que les informations relatives à cette guerre sont elles-mêmes des éléments de la guerre. Quand telle source révèle que telle autre source diffuse de fausses nouvelles, il peut s’agir aussi bien d’une accusation fondée que d’une «intox» destinée à discréditer l’adversaire.

Contre-contre-désinformation

Poussons le raisonnement plus loin: la diffusion de fausses informations peut être destinée, à un premier niveau, à répandre des mensonges pour que le public y croie; mais cela peut aussi servir, à un second niveau et avec davantage de subtilité, à discréditer les autres sources d’information qui, sans malice mais avec beaucoup de naïveté, se laisseront prendre au piège et répercuteront ces fausses informations. En d’autres termes, la diffusion d’accusations infondées sur l’un ou l’autre des protagonistes peut venir de la «partie adverse», mais aussi, cas échéant, de la cible même de ces accusations, qui répand ainsi des faits inexacts à son propre sujet pour pouvoir se moquer ensuite de ses adversaires qui se seront avidement jetés dessus. La tactique peut paraître alambiquée, mais il serait surprenant qu’elle ne soit pas pratiquée.

Alors à qui se fier? A personne! Il faut analyser calmement et minutieusement les faits qu’on nous présente, à la lumière de notre intelligence, de notre intuition et de notre instinct, lesquels doivent être guidés par trois principes: méfiance, méfiance et encore méfiance! Insistons sur le fait que cette méfiance doit aller dans toutes les directions, et s’appliquer aussi bien aux informations dont on aurait envie qu’elles soient fausses qu’à celles dont on est prêt à croire qu’elles sont véridiques – surtout à ces dernières! Hélas, le citoyen moyen est prompt à remettre en question les informations qui lui déplaisent, mais il n’applique quasiment jamais ce même esprit critique à celles qui lui plaisent. C’est donc sur ces dernières qu’il faut faire un effort, si l’on ne veut pas se laisser abuser par tous ceux qui, pour des raisons parfois opposées, ont décidé de nous utiliser en tant que simples pions dans leur guerre de l’information.

Se méfier d’abord de ce qui nous semble vrai

En clair, il faut toujours se méfier des informations qui nous arrangent, et envisager parallèlement que celles qui nous dérangent puissent être véridiques. Les gens que nous considérons comme des menteurs disent parfois la vérité, et il arrive que ceux que nous aimons mentent. Telle est la réalité humaine, complexe et ambiguë. Dès lors, nous nous désolons de voir certains de nos proches réfuter systématiquement toutes les informations qui contredisent leurs convictions – ce qui revient à agir selon un schéma similaire à celui de la classe politico-médiatique qu’ils dénoncent –, puis s’enthousiasmer fougueusement pour toutes les allégations qui semblent conforter leurs convictions… et dont certaines se révèlent fausses.

L’enjeu peut être considérable. En colportant une information qui va dans un sens plaisant mais dont le caractère fallacieux éclate ensuite au grand jour, nous risquons d’attirer la suspicion sur toutes les autres informations qui vont dans le même sens et qui, elles, sont peut-être véridiques. En d’autres termes, si nous ne faisons pas travailler notre esprit critique en toute occasion, si nous n’abordons pas toutes les informations alléchantes avec un minimum de scepticisme et un maximum de méfiance, si nous ne les diffusons pas avec toute la prudence nécessaire, nous risquons non seulement de colporter des erreurs, mais aussi, involontairement, de discréditer la vérité. Beau résultat.

Alors, nom de nom, faites un peu attention!

Pollux

 

1 Désinformation, l’offensive russe, 27.12.2016.

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