Robots, rêves et raison

Les robots s’apprêtent-ils à transformer notre monde? Cette interrogation semble sortie tout droit de l’après-guerre, lorsque l’an 2000 apparaissait encore comme un lointain futur réservé à la science-fiction. Pourtant, elle agite aujourd’hui même d’innombrables esprits qui la jugent ultra-moderne. Les uns sont enthousiastes: les robots vont transformer le monde et le faire entrer dans une nouvelle ère; ils vont bouleverser nos concepts, nos modèles, nos modes de vie et nos manières de penser! Les autres sont paniqués: les robots vont transformer le monde et le déshumaniser; ils vont renverser nos modèles sociaux et réduire les humains au chômage et à l’oisiveté. Les uns et les autres n’en savent fichtrement rien, mais ils éprouvent le besoin de s’exprimer pour exister. Ils sont fiers de pouvoir nous annoncer de quoi sera fait l’avenir, sur un ton plein d’assurance, prophétique, tantôt exalté, tantôt grave.

Les uns et les autres, la plupart du temps, ont une vision idéologique – ultra-libérale pour les uns, socialiste pour les autres. Ils regardent le monde à travers le prisme de leurs désirs, ou de leurs craintes, plutôt que comme il est réellement. Imaginer un Monde Nouveau (allez, on met des majuscules pour impressionner nos interlocuteurs!), un monde transformé surgissant des ruines fumantes du passé, voilà leur occupation favorite.

Pourtant, ils ne détestent pas le monde actuel, déclinant et décadent, avec ses communautés éclatées, ses masses incultes et aigries, son ordre affaibli, son instabilité menaçante: ils s’y sentent à l’aise précisément à cause de cette instabilité qui peut tout faire éclater à tout moment. Le changement, voilà ce qu’ils aiment!

Les ultra-libéraux rêvent d’une grande guerre de tous contre tous, où seuls les plus forts survivront tandis que les plus faibles crèveront – bien fait pour eux, car la faiblesse, c’est le mal! La référence, pour les ultra-libéraux, c’est la guerre du Vietnam.

Les socialistes rêvent d’une grande révolution, d’un désordre généralisé, où les plus faibles se révolteront en exterminant les plus forts qui les oppriment – bien fait pour eux, car la force, c’est le mal! La référence, pour les socialistes, c’est Mai 68.

* * *

A côté de tous ces indigents bavards, on trouve encore, heureusement, quelques originaux qui s’efforcent d’adopter une vision réaliste. Tout en s’intéressant aux progrès de la robotique et de l’«intelligence artificielle» (les guillemets sont encore largement nécessaires), ils constatent que les pays qui connaissent une économie dynamique conservent un taux de chômage bas et que les robots, pour le moment, ne contraignent donc pas les êtres humains à renoncer à une activité professionnelle. Ces individus à contre-courant s’adaptent à l’évolution de la technique, sans pour autant l’appeler frénétiquement de leurs vœux. Ils se réjouissent lorsque l’automatisation est développée à bon escient, mais ils sont conscients de la paresse et de la déresponsabilisation individuelle que peut engendrer une société trop automatisée.

Ces personnes, qui ne s’expriment pas à tout bout de champ pour donner leur avis, préfèrent la stabilité au changement, la paix à la guerre, l’évolution à la révolution. Elles rêvent volontiers d’un passé qui, même quelque peu idéalisé, était tout de même beaucoup plus sympathique que le présent, étant entendu que ce dernier reste encore largement préférable à un grand saut dans l’inconnu.

Certains vont même jusqu’à penser que le rôle accordé aux robots dans le monde de demain restera défini par des êtres humains et que, si ces derniers sont encore capables de réfléchir intelligemment, ce rôle sera défini avec intelligence, de manière à s’intégrer harmonieusement dans notre existence. En d’autres termes, si problème il y a, il ne viendra pas du développement de l’intelligence artificielle, mais bien du déclin de l’intelligence humaine.

Les lignes qui précèdent n’ont pas été rédigées par un robot.

Pollux

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