Editorial

L’entreprise KTM SA, basée à Genève, cherchait un courtier. Elle a donc publié récemment une annonce dans laquelle figurait la mention «no military obligation for male candidates» – littéralement, pour les rarissimes lecteurs qui ne maîtriseraient pas l’anglais: «Pas d’obligation militaire pour les candidats masculins.»

Tollé! L’Union des Sociétés Militaires Genevoises crie à la discrimination, à la violation de la loi sur l’égalité1. Elle rappelle au passage – et c’est bien nécessaire par les temps qui courent – que servir dans l’armée est une obligation constitutionnelle. Elle demande aux autorités genevoises – en l’occurrence les conseillers d’Etat Pierre Maudet et Mauro Poggia – de prendre des sanctions contre la société «active dans le négoce de produits pétroliers», qui se permet de bafouer les droits des militaires.

Nul, apparemment, n’a été choqué par le fait que l’auteur de l’annonce a utilisé l’anglais dans une région francophone, sans doute pour opérer un premier tri.

Personne n’estime plus que nous les citoyens qui «assument leurs obligations constitutionnelles», alors qu’il est si facile de s’y soustraire de nos jours. Et nous admettons volontiers que le critère d’embauche qui exclut les militaires masculins aurait dû s’appliquer aussi aux quelques volontaires de sexe féminin, ainsi, d’ailleurs, qu’aux «civilistes» et aux membres de la protection civile.

Cela dit, l’époque où les militaires, en particulier les officiers, avaient automatiquement les faveurs des employeurs du fait que la formation acquise à l’armée pouvait enrichir leurs compétences professionnelles est révolue depuis longtemps. D’autre part, la diminution des effectifs de l’armée et l’âge relativement précoce – en gros trente-cinq ans – auquel les soldats suisses sont libérés du service mettent sur le marché du travail de nombreux jeunes gens qui n’auront pas à s’absenter souvent, et parfois longtemps, pour cause de services d’avancement ou de cours de répétition. Dans ces conditions, on peut comprendre, même si on le déplore, que certaines entreprises préfèrent engager des employés libres d’obligations militaires.

Fallait-il le mentionner dans l’offre d’emploi qui fait scandale? Pourquoi pas? Pourquoi donner de faux espoirs ou faire perdre leur temps à des gens dont on refusera de toute façon les offres de service du fait de leur activité dans l’armée?

Il ne faudrait pas, évidemment, que l’accomplissement de leur devoir devienne un handicap professionnel pour les jeunes gens qui croient encore à la nécessité de défendre notre pays. Mais ce n’est pas en sanctionnant les entreprises dont les offres excluent les militaires qu’on protégera ces derniers. Tout au plus obtiendra-t-on que lesdites entreprises cachent derrière d’autres raisons leurs fins de non-recevoir. Après tout, les employeurs sont encore libres de choisir leur personnel selon leurs propres critères.

D’ailleurs, toute offre d’emploi n’est-elle pas discriminatoire? Les entreprises qui exigent une bonne connaissance de l’anglais ne discriminent-elles pas les gens qui parlent le chinois, le russe et l’arabe, mais pas la langue de Donald Trump ou d’Elizabeth II? L’entreprise de déménagement qui choisit d’engager un malabar plutôt qu’une frêle jeune fille ne viole-t-elle pas la loi sur l’égalité?

Il y a encore dans ce pays de nombreux employeurs disposés à engager des jeunes gens soumis à l’obligation de servir, à condition que ceux-ci disposent d’une formation de qualité et des compétences requises par le poste à pourvoir.

On se calme!

Mariette Paschoud

 

1 http://www.usmg.ch/politique-discriminatoire-de-recrutement-a-geneve-lusmg-denonce-aux-autorites-des-pratiques-illegales/.

Thèmes associés: Armée - Economie - Egalité, discriminations

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