Lettre ouverte aux chercheurs – A l’occasion de la mascarade de la «marche pour les sciences»

Vous n’avez pas le choix: vous faites partie d’une communauté scientifique. Cet adjectif a même été substantivé pour décrire votre profession, ou plutôt vos professions tant elles sont diverses. Par votre éducation et formation, vous êtes des savants à la pointe des connaissances dans votre domaine. Mais vous n’êtes pas des prêtres qui enseignent et répètent leur catéchisme; vous transmettez votre savoir et simultanément vous cherchez à l’étendre, à l’améliorer, à l’affiner. Si vous êtes fidèles à une méthode exigeante de discipline et d’honnêteté, vous savez aussi appréhender votre immense ignorance, celle de vos intuitions invérifiables et celle de l’inconnu imprévisible. Collectivement, votre intelligence est sans limites; individuellement, chacun d’entre vous connaît les siennes.

Pour tout cela, vous méritez le respect, l’admiration même lorsque vous nous amenez vers des rivages jusque-là inconnus.

Pour autant, vous n’êtes que des femmes et des hommes banals. Votre profession peut, mais ne doit pas nécessairement, être une vocation ou même un sacerdoce. Vous interagissez avec vos congénères de la même manière que M. ou Mme Toutlemonde, simultanément homo socialis et homo œconomicus.

Votre modèle économique est un peu bizarre dans la mesure où, en théorie du moins et à l’exception de ceux d’entre vous ayant un mandat d’enseignant, vous n’avez pas de clients à satisfaire. Votre unique Key Success Factor est la qualité de votre recherche, elle-même évaluée par vos pairs. Vous jouissez donc d’immenses degrés de liberté, tant pour choisir vos thèmes que pour formuler vos stratégies de recherche. C’est d’ailleurs devenu si compliqué que vous agissez de plus en plus en groupes, voire même en réseaux internationaux. Un Darwin ou l’Einstein de la relativité restreinte n’auraient pas beaucoup d’avenir dans la communauté scientifique d’aujourd’hui.

Sans clients identifiés désireux d’acheter vos services1, vous avez néanmoins besoin de financement, pour vous, votre groupe et les équipements nécessaires à l’accomplissement de vos projets. Vous devenez donc dépendants de la bonne volonté d’un mécène, avant tout l’Etat. Celui-ci, ne l’oubliez jamais, est très bienveillant à votre égard. Il alloue des budgets discrétionnaires importants à la recherche et délègue à des comités de sages la tâche de distribuer cette manne. Lorsque vous avez fait vos preuves, vous faites vous-mêmes partie de ces sages décidant des priorités et des allocations, dans les disputes budgétaires de votre alma mater, ou comme experts dans des aréopages étatiques. Le publish or perish, si important pour établir votre réputation, doit aussi être accompagné d’un fort souci pour le cash or crash, si important à votre simple survie professionnelle.

Votre liberté est donc conditionnelle. Vous êtes dépendants de priorités politiques, modes plus ou moins éphémères, et du jugement de vos pairs. Comme en toute bureaucratie, vous devez vous soumettre à une normalisation, tant de votre comportement que des objets mêmes de vos recherches.

Et c’est là que votre modeste condition humaine n’est plus entourée du prestige du savant. Il vous faut savoir jouer avec ce système, ce qui n’a rien de répréhensible, mais en faisant cela, vous courrez le risque d’y vendre tout ou partie de votre âme.

Il est d’une part facile de tomber dans une pensée de groupe qui ne promeut que ce qui a d’ores et déjà été promu. C’est même encore plus facile lorsque cette pensée de groupe pose en axiome qu’il est bon de sortir des sentiers battus, mais réprimande immédiatement celle ou celui qui s’en éloigne par le mauvais côté, celui que la pensée de groupe veut ignorer.

D’autre part, la tentation est grande, tant pour vos mandants que pour vous, les mandatés, d’aligner buts et objets de recherche à des intentions, au soutien de causes diverses. C’est ce qui s’appelle advocacy research, de plus en plus pratiquée pour répondre aux esprits du temps. Non seulement ce sont des programmes dits prioritaires qui spécifient les résultats à atteindre, les exemples ne manquent pas2, mais il s’agit aussi d’un climat général dictant ce qui est cool et excluant ce qui n’est pas en conformité à des pensées dominantes. Du point de vue du profane que je suis, le seul réconfort est que, à la longue, ces modes s’épuisent, soit par manque d’attention, soit par manque de résultats. Mais cela peut durer trop longtemps et coûter très cher, surtout dans le mauvais usage de la ressource principale de ce business, votre intelligence et vos talents humains. Il faut donc sans cesse vous exhorter de ne pas mêler idéologie et travaux scientifiques, cela dessert la qualité de votre travail et en corrompt les résultats.

Être un vrai maverick est plus risqué que de se conformer, allez-vous croire? Bien sûr un indépendant, voire un rebelle, aura plus de peine à obtenir les crédits nécessaires à sa recherche, ou même sera exclu par des pairs peu scrupuleux et dogmatiques. Il lui faudra se montrer d’une qualité encore supérieure à celle des meilleurs de son domaine, mais surtout s’interdire à soi-même de se poser en maître à penser. Bien sûr les qualités nécessaires à une telle attitude ne se trouvent pas chez chacun d’entre vous; ce qu’il vous est alors possible de faire est de rechercher ces leaders pour joindre vos efforts aux leurs, et fuir les prévaricateurs et autres idéologues.

Vous n’êtes ni à la recherche de la vérité ni n’avez à défendre d’autre cause que celle d’améliorer la connaissance. Vos opinions ou autres états d’âme sont à laisser tranquilles, bien au fond de votre sphère privée; c’est là votre devoir de réserve, même si vous êtes soumis à la tentation d’en sortir. L’expert que vous êtes ne s’exprimera qu’en fonction de ce qu’il sait, il aura le courage d’avouer son ignorance et les limites de sa connaissance; et surtout elle ou il refusera de prendre position, même au risque de subir le rejet et l’opprobre des caciques du système.

Respectés, admirés, libres, bien subventionnés, rappelez-vous que ces privilèges sont conditionnés à votre seule excellence scientifique, et jamais à quelque allégeance que ce soit.

Que votre carrière soit fructueuse!

Michel de Rougemont

Source: http://blog.mr-int.ch/?p=3963

 

1 Cela se passe dans le cas de la recherche dite appliquée, mais c’est un autre sujet même si la distinction n’est pas toujours nette.

2 Encore une fois, il ne s’agit pas de programmes de développement technologique, qui sont des business plans plus ou moins aventureux. Mais en matière de recherche climatique, d’écologie, de toxicologie, de sciences sociales et économiques, nombreux sont les programmes à éviter qui spécifieraient un cadre strict pour «trouver» des «faits» ou arguments allant dans un sens ou un autre.

Thèmes associés: Economie - Ethique

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