Editorial

Cet éditorial pourrait s’intituler Scandales.

Tout récemment, à la gare de Delémont, un jeune homme blanc, plutôt fluet, a été pris à partie et brutalisé par un jeune homme noir nettement mieux bâti.

Diffusé sur les réseaux sociaux, grâce à une vidéo prise par on ne sait qui1, cet événement a donné lieu sur Facebook et autres Twitter à l’habituel déferlement de commentaires plus ou moins intelligents, plus ou moins vulgaires, plus ou moins gnangnan et, dans le cas particulier, carrément racistes, au grand scandale de la police, de la justice et des internautes spécialisés dans le rappel à l’ordre des mal-pensants.

Après avoir regardé cette vidéo à plusieurs reprises,  j’ai trouvé particulièrement intéressant le compte rendu publié par le site de 20 minutes et signé Yannick Weber2.

Le scandale des manipulations

Commençons par le titre: Réactions racistes après une vidéo humiliante.

On notera que, pour le titreur, il s’agit simplement d’humiliation; rien de bien grave, en somme, eu égard aux réactions racistes que la vidéo a déclenchées. Mais peut-être ne l’a-t-il pas vue, cette vidéo, et n’était-il même pas censé la voir. On peut admettre qu’il s’est contenté de rendre l’esprit de l’article de Yannick Weber, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il édulcore considérablement les faits.

Passons au texte.

«Sur les images, on voit un jeune Blanc malmené, poussé à terre et intimidé par un Noir, sous les rires d’un groupe de personnes qui filment la scène avant que la victime ne quitte les lieux, seule.»

Le jeune Blanc n’a pas été simplement malmené et poussé à terre, ce qui permettrait d’envisager une maladresse ou un accident. Il a été délibérément soulevé et jeté au sol, puis poussé exprès. Et, en réalité, le jeune homme blanc, qui ne s’est pas défendu, n’a pas quitté la gare seul. Si on regarde la vidéo jusqu’au bout, on voit le jeune Africain faire sortir de la gare, mais sans brutalité cette fois, un autre garçon à la peau blanche, qui avait assisté à l’agression sans intervenir. Ce fait n’est pas anodin. Le lecteur saura tirer ses conclusions.

Quant aux «rires d’un groupe de personnes», il s’agit en vérité des ricanements de quelques jeunes Noirs accompagnés d’un personnage à la peau plus claire – il est difficile d’être précis, car le passage qui montre le groupe est très court et l’arrêt sur image flou – qui se délectent du spectacle et sympathisent manifestement avec l’agresseur.

Dans ces conditions, même si c’est hautement regrettable, il n’est pas vraiment surprenant que «la séquence [ait] déclenché une avalanche de messages racistes et violents, se focalisant sur la couleur de peau de l’auteur de l’agression». Les usagers des réseaux sociaux, dont je fais partie, savent que certaines personnes perdent toute mesure quand elles s’expriment sur Facebook ou Twitter, au point que c’en est parfois effrayant.

Contrairement au titreur, l’auteur du compte rendu est censé avoir regardé la vidéo d’un bout à l’autre et il n’a pas pu lui échapper que, en réalité, celle-ci dévoile une manifestation de racisme anti-blanc. Mais on sait que le racisme n’existe, pour les bonnes âmes, que dans le sens blanc-noir. Quand un jeune Noir s’en prend gratuitement à un jeune Blanc qui ne lui a manifesté aucune hostilité, il n’y a jamais qu’humiliation.

Voilà pour le premier scandale.

Le scandale des réactions

Les réactions racistes de beaucoup d’internautes ont déclenché une indignation justifiée chez les grandes consciences de notre pays. Reste à savoir si les réactions antiracistes échappent à la critique.

Voyons ce qu’il en est de la police et de la justice, toujours selon le compte rendu de M. Weber:

«Depuis, la vidéo continue néanmoins de circuler, largement relayée par des pages Facebook ou des sites d’extrême-droite. Mercredi, alertée par divers médias, la police a rappelé que les commentaires racistes sur les réseaux sociaux tombaient sous le coup de la loi et qu’ils représentaient des infractions pénales passibles de prison. “Les autorités vont analyser les suites à donner à ces commentaires, à savoir s’ils entrent dans le champ d’application du Code pénal suisse”, a communiqué la police jurassienne.»3

Je suis un peu surprise d’apprendre que YouTube est un site d’extrême-droite. Mais ce n’est pas très important. Voyons la suite:

«Quant aux posts qui, mercredi, relataient encore cet événement, les autorités ont mis en garde. “Si de nouveaux commentaires appelant à la haine, aux représailles ou encore menaçant ou injuriant des personnes devaient apparaître, le Ministère public, conjointement avec la police, entamera les poursuites pénales nécessaires à faire cesser ces agissements.”»

 «La police jurassienne n’a en revanche communiqué aucune information sur l’agression, se focalisant surtout sur les dérapages sur internet (…).»

On me pardonnera ces nombreuses citations, mais elles mettent en évidence le fait que notre cher article 261bis ne s’appliquera, selon toute vraisemblance, qu’aux racistes de Facebook et autres réseaux sociaux, alors que l’auteur de l’agression aura droit, lui, à la plus grande indulgence, si tant est qu’on prenne la peine de le retrouver.

D’ailleurs, «d’autres [internautes] voient plutôt dans l’altercation une bagarre comme il pourrait y en avoir souvent entre jeunes, et dénoncent le déferlement raciste qui a suivi».

Coucou! Revoilà la manipulation: il n’y a eu ni altercation ni bagarre – pour cela il faut au moins deux combattants –, mais une agression à caractère raciste perpétrée sur un jeune homme qui n’a pas jugé bon de se défendre. Prétendre le contraire, c’est se rendre complice de l’auteur et de tous ceux qui agissent comme lui.

C’est aussi un excellent moyen d’exacerber le racisme, tel qu’il se manifeste sur les réseaux sociaux, aux dépens non seulement des délinquants de couleur, mais aussi de tous les allogènes qui vivent chez nous sans poser de problèmes: les esprits simplistes ne font pas le détail.

C’est également une façon très sûre de favoriser les agressions racistes – pardon! humiliantes – d’Africains violents, qui auraient tort de se gêner, puisqu’ils sont plus ou moins assurés de l’impunité.

Et voilà pour le second scandale.

Mariette Paschoud

 

1 https://www.youtube.com/watch?v=d9HyVbmDwDE. Il faut s’attendre à ce que cette vidéo soit prochainement supprimée, comme celle que j’avais visionnée initialement et qui ne peut plus être vue, car «elle ne respectait pas le règlement de la communauté YouTube»!

2 http://www.20min.ch/ro/news/romandie/story/Reactions-racistes-apres-une-video-humiliante-23525825.

3 On trouvera le communiqué de la police jurassienne à l’adresse suivante: https://www.facebook.com/police.jurassienne/posts/1718562534828605.

Thèmes associés: Egalité, discriminations - Immigration - Justice - Médias

Cet article a été vu 113 fois

Recherche des articles

:

Recherche des éditions