Le jour où la Catalogne est devenue le centre du monde [série spéciale Catalogne]

Une longue journée

Dimanche 1er octobre 2017, quatre heures quinze du matin. Le réveil sonne dans le silence de la nuit. Je sors difficilement du coltard, un peu à cause des quatre petites heures de sommeil, un peu à cause des quelques verres de vin catalan que nous avons partagés hier soir avec les amis du groupe de carnaval. C’était la soirée dédiée au choix du futur costume, suivie d’une agape bien arrosée. Nous sommes plusieurs à être rentrés vers minuit, la journée sera longue et ce n’est pas le jour pour avoir la gueule de bois.

Les conversations durant le repas ont évidemment tourné autour de la votation d’aujourd’hui et chacun y est allé de son pronostic tant sur le résultat du scrutin que sur le déroulement de la journée. Les milliers de policiers débarqués de toute l’Espagne les jours précédents, les descentes dans les administrations et dans les imprimeries, les saisies de bulletins de vote et les arrestations de fonctionnaires ont donné le ton. L’administration centrale fera tout pour nous empêcher de voter. Y parviendra-t-elle?

En rentrant hier soir, je suis passé voir mes amis au piquet qui avait été monté aux abords du pavillon des sports, qui servira de local de vote. L’ambiance était à la fête, un barbecue avait été installé et les saucisses grésillaient allégrement. Ils étaient là pour certains depuis cinq heures de l’après-midi, afin de s’opposer pacifiquement à la pose de scellés sur la porte.

Le chef des Mossos d’Esquadra, la gendarmerie catalane, a donné des instructions claires à ses troupes: si la foule devant les bureaux de vote est trop compacte, faites votre rapport et passez votre chemin. C’est pourquoi des milliers de Catalans ont organisé devant, voire dans les locaux de vote, toutes sortes d’activités. Mais, quoi qu’il en soit, les scellés ne devraient pas être posés avant six heures du matin et nous avons donc rendez-vous à cinq heures afin de protéger la porte jusqu’à l’ouverture du bureau à neuf heures. Les organisations nationalistes que sont l’ANC1 et Omnium ont fait un usage efficace des réseaux sociaux et les consignes et informations arrivent d’heure en heure. «Surtout pas de violence» est le principal mot d’ordre.

Lorsque j’arrive devant la grille à quatre heures cinquante-huit, ils sont une demi-douzaine à faire le pied de grue pour repérer, au bout du chemin d’accès, la venue des feux bleus. Je pénètre dans l’enceinte et vais prendre un café près du feu. Il règne une ambiance étrange, mélange d’appréhension et d’excitation. Tous ici nous sommes comme des conspirateurs, persuadés de faire ce qui est juste, mais défiant l’autorité de l’Etat. Il y a un révolutionnaire qui sommeille en chacun de nous et, aujourd’hui, il est réveillé. Durant les minutes qui suivent arrivent par groupes des dizaines d’habitants du village et à cinq heures et demie, nous sommes déjà près de deux cents. Le délégué de l’ANC prend le micro et nous donne quelques explications sur l’attitude à adopter en cas de venue des forces de l’ordre: faire un mur compact et, en cas de charge, lever les bras en signe de paix. A ce moment, les guetteurs nous donnent l’alerte: une patrouille de la police arrive. Tout le monde se précipite devant les portes. Le véhicule passe et repart, on respire.

Il fait encore nuit lorsque vers six heures et demie arrive le maire. Il précède de peu les urnes et les bulletins de vote. Nous saurons plus tard qu’ils ont été cachés d’abord en France puis chez les volontaires qui les apportent aujourd’hui. Les urnes ont été fabriquées en Chine et ont coûté cinq euros la pièce. Durant les heures qui suivent, les Mossos repassent par deux fois et une patrouille finit par prendre position devant le portail d’accès. Les policiers nous expliquent aimablement qu’ils passeront la journée sur place afin de veiller au maintien de l’ordre public. A huit heures, le gouvernement catalan annonce que, grâce à un outil informatique développé pour l’occasion, les citoyens pourront voter dans n’importe quel bureau et ne devront donc pas forcément se rendre dans leur commune. A neuf heures, la file d’attente devant le pavillon fait déjà plusieurs dizaines de mètres et à dix heures, elle fait tout le tour de la place. Les problèmes logistiques et informatiques ralentissent le processus, mais petit à petit les gens ressortent du local le sourire aux lèvres et pour certains, parmi les plus âgés ou les plus populaires, sous les applaudissements de la foule.

Arrivent alors les premières images des charges policières, des coups de matraque et des visages en sang, qui ont fait le tour du monde depuis. C’est la stupeur. Les vidéos amateurs montrent toutes des citoyens de tous âges molestés, parfois frappés à bras raccourcis, afin de libérer l’accès aux bureaux de vote et de permettre la saisie des urnes déjà pleines de bulletins. La violence devient concrète et le niveau de nervosité monte d’un cran. Vers midi, c’est mon tour d’entrer dans la salle de gym, qui fourmille d’activité. Je récupère un bulletin, le remplis sur place à la vue de tous et suis orienté vers une table où mon identité est vérifiée. «Peut voter», annonce le préposé et je glisse mon vote dans l’urne en plastique marquée aux armes de la Generalitat, en souriant à mon épouse qui me prend en photo.

En début d’après-midi, un bruit se met à courir: la police nationale est en route et se dirige vers le village de Calonge, où nous nous trouvons. Les rangs s’étant un peu dégarnis, les réseaux sociaux se mobilisent et on voit rapidement revenir les troupes. Les minutes passent, puis les heures et finalement, vers dix-sept heures, on nous annonce que les urnes ont été évacuées afin d’éviter leur saisie et que le bureau est désormais fermé. Nous rentrons à la maison pour regarder à la télévision les informations de la journée.

Divergences

Deux évidences s’imposent d’emblée: tout d’abord, le référendum catalan a clairement un retentissement international, essentiellement dû aux images choquantes de la répression policière qui fait penser à celle d’un Etat dictatorial. Et deuxièmement, l’interprétation des faits diffère considérablement en fonction du point de vue, espagnol ou catalan. Du côté de l’Etat central, le référendum n’a pas eu lieu, les forces de police ont fait preuve de professionnalisme et de proportionnalité, le gouvernement catalan est composé de voyous bons pour la taule, l’immense majorité des habitants de la Catalogne est favorable à l’union et se tait pour des raisons que l’on peine à comprendre. Du côté catalan, le référendum est un succès, la police espagnole s’est comportée comme une force d’occupation, inutilement violente, le gouvernement central reste sourd à toute proposition de négociation et les résultats de la votation montrent le soutien de la majorité de la population à l’indépendance.

Comme dans toute situation conflictuelle, la vérité doit se situer entre les deux. Ce qui est clair, et que les sondages précédant le vote montraient d’ailleurs, c’est que la société catalane est divisée en deux camps plus ou moins égaux en ce qui concerne l’opportunité d’un Etat indépendant.

L’origine du conflit

Comment donc en est-on arrivé à cette situation?2 Les élections plébiscitaires de 2015 n’ayant pas donné à l’alliance Junts pel Si3 une majorité suffisante pour déclarer l’indépendance, le gouvernement se devait d’organiser un référendum officiel dont le résultat pourrait être considéré comme définitif. Les premiers efforts du nouveau gouvernement furent dirigés vers la recherche d’un accord avec le gouvernement central qui, sans surprise, n’entra pas en matière. Les parlementaires séparatistes décidèrent donc de voter les lois nécessaires à l’organisation du référendum et de faire voter la population sans l’accord de Madrid. Ce défi ne pouvait évidemment que provoquer une réaction et celle-ci ne se fit pas attendre, le gouvernement de Mariano Rajoy attaquant systématiquement toutes les décisions catalanes devant le tribunal constitutionnel, qui lui donnait raison à chaque fois.

La rébellion

Le référendum étant déclaré illégal, il ne pouvait donc pas avoir de valeur réelle, mais la puissance du symbole que représente un acte de rébellion pacifique en forme de votation est exceptionnelle et les autorités catalanes ne s’y sont pas trompées. Puisqu’il est impossible de voter en bonne et due forme, nous allons le faire comme nous pouvons, mais en donnant le maximum de publicité à l’événement, afin que la communauté internationale s’intéresse au cas de la Catalogne et s’implique dans la résolution du conflit. Grâce à l’aimable collaboration des matraqueurs espagnols, l’objectif est plus qu’atteint au soir du 1er octobre et, immédiatement, une grève générale est organisée afin de protester. Le 3 octobre, la Catalogne arrête de fonctionner. Une majorité des entreprises suivent, au moins partiellement, le mouvement et toute la fonction publique est mise en congé forcé. Les défilés rassemblent des centaines de milliers de personnes, sans incidents. Le soir, le roi Philippe VI prend la parole et démontre en cinq minutes qu’il ne sert à rien. Son discours, calqué sur celui du Parti populaire de Mariano Rajoy, n’apporte rien de nouveau. On aurait pu attendre d’un monarque qu’il prenne de la distance, propose de faire office de médiateur entre les parties et prononce un discours rassembleur. Rien de cela. Regard sévère et paternaliste, le roitelet tance les vilains Catalans qui se révoltent et assure aux bons Espagnols que la couronne veille. Pathétique.

Et maintenant?

Reste maintenant à savoir ce que l’on va faire de tout cela. Les résultats du vote sont sans surprise et en ligne avec ce que fut la consultation du 9 novembre 2015. Plus ou moins tous les partisans du Oui se sont déplacés et les tenants du Non sont restés chez eux. Pas de majorité, pas de légitimité. Le président Puigdemont, qui se trouve à la barre, doit louvoyer afin de tirer son épingle du jeu. C’est la quadrature du cercle. D’un côté, un vote sans valeur juridique, qui ne permet pas de faire reconnaître au niveau international une éventuelle déclaration unilatérale d’indépendance comme légitime. D’autre part, une partie importante de la population catalane, qui a bravé le pouvoir et attend de ses dirigeants qu’ils soient conséquents et appliquent le résultat du référendum.

A Madrid, on marche sur des œufs. L’image de l’Espagne a pris un sale coup et de nombreuses voix demandent que Mariano Rajoy cesse de se cacher derrière un légalisme qui a atteint ses limites et qu’il commence à faire ce pour quoi il est rémunéré, de la politique. Le 10 octobre, après que les bulletins de votes ont été recomptés, le président Puigdemont se présente devant le Parlement pour annoncer officiellement les résultats du référendum. La tension est à son comble et tous les Catalans sont devant leur poste de télévision. L’indépendance va-t-elle être déclarée? Si c’est le cas, l’Etat espagnol suspendra immédiatement l’autonomie de la Catalogne et convoquera des élections, ce qui réduira à néant tout le bénéfice obtenu par le retentissement des événements des derniers jours. Le discours du président est habilement mesuré. Il déclare que la Catalogne a mérité son indépendance, mais propose que le processus soit suspendu provisoirement, afin de laisser la possibilité aux deux gouvernements de s’asseoir et de dialoguer. Ce faisant, il se pose lui-même comme l’égal du président espagnol, se présente comme un homme modéré, ouvert à la négociation et donne ainsi l’image d’un interlocuteur valable pour les observateurs extérieurs.

A Madrid, c’est la surprise. Finalement, les Catalans ont-ils oui ou non déclaré l’indépendance? On somme le président Puigdemont de clarifier sa position, il botte en touche dans un courrier adressé à Mariano Rajoy et lui propose un délai de deux mois pour dialoguer. Le gouvernement réplique que, sans position claire dans les deux jours, il suspendra l’autonomie.

A l’heure où je rédige ces lignes, on en est là. Ce soir, 16 octobre 2017, les présidents des deux principales organisations indépendantistes viennent d’être jetés en prison pour délit de sédition. Eux qui sont responsables des grandes mobilisations rassemblant des centaines de milliers de personnes dans les rues de Barcelone sans le moindre incident sont incarcérés en quelques jours, tandis que l’Espagne souffre dans les hautes sphères du pouvoir d’une corruption abominable, qui reste impunie.

Je crains que la stratégie de séduction mise en place par le gouvernement central n’ait été confiée à un apprenti de première année en marketing et que le principal effet soit de provoquer un durcissement du conflit et une augmentation du catalanisme. Tout ce que peuvent espérer les Catalans aujourd’hui est une intervention extérieure qui rappelle à Mariano et à son orchestre que l’on ne peut se gargariser de démocratie et agir comme une dictature. Ce serait peut-être le rôle de l’Union européenne, mais vu la fermeté avec laquelle elle a déclaré vouloir éviter toute velléité de s’immiscer dans les affaires internes de l’Espagne, il est peu probable que la solution vienne de là. Les Etat-Unis, dont la fête nationale célèbre précisément le jour de l’Indépendance? Sinon, resterait la médiation de la Suisse. Encore faudrait-il que les deux parties soient disposées à discuter. L’espoir est maigre malheureusement.

Michel Paschoud

 

1 Assemblée nationale catalane.

2 Le résumé de la question catalane peut être consulté en lisant les articles sur le sujet publiés dans ces colonnes en 2015 sous le titre Nation et indépendance, le catalanisme en question (1) à (4).

3 Ensemble pour le Oui, alliance du Parti CDC (Convergence démocratique de Catalogne) et de Esquerra republicana (Gauche républicaine) en faveur du Oui à l’indépendance.

Thèmes associés: Politique internationale

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