Dans les steppes de l'Asie centrale

Pendant que nos médias de masse rivalisent de titres terrifiants destinés à entretenir les angoisses de l'opinion publique (pour «soutenir les gouvernements», selon un aveu que le patron du groupe Ringier aurait préféré garder confidentiel avant la prochaine votation sur l'aide à la presse), il se passe des choses dans le reste du monde.

L'est de l'Ukraine est une potentielle poudrière. Les journalistes occidentaux – qui ne se sont jamais beaucoup intéressés au sort des populations du Donbass – nous assurent que l'armée russe se prépare à envahir le territoire ukrainien. (Il est vrai qu'ils n'ont jamais cessé de nous annoncer l'imminence de cette invasion depuis sept ans que dure le conflit.) En réalité, la stratégie d'encerclement militaire de la Russie par l'OTAN, menée depuis la fin de la Guerre froide, pousse à bout la patience des Russes. Vladimir Poutine déclare qu'il ne tolérera pas le déploiement de systèmes d'armes occidentaux en Ukraine. Il ne le tolérera sans doute pas non plus en Biélorussie si une «révolution de couleur» y est menée comme en Ukraine. Militairement parlant, ces deux pays sont en effet aux portes de Moscou. Les récents pourparlers de Genève n'ont débouché sur rien de concret et les Américains semblent vouloir pousser les Russes à une réaction qu'ils dénonceront comme une agression.

Depuis quelques semaines, c'est un autre Etat de l'ancienne Union soviétique qui focalise l'attention et les inquiétudes: le Kazakhstan, où des foules en colère sont descendues dans les rues, ont pris d'assaut et incendié des bâtiments officiels, pillé des centres commerciaux, attaqué l'aéroport et tué et décapité plusieurs policiers, avant que le pouvoir ne reprenne le contrôle du pays avec l'aide d'un contingent de l'OTSC (Organisation du Traité de sécurité collective) emmené par la Russie.

Le Kazakhstan est un immense pays qui va de la mer Caspienne à la Chine et borde la frontière sud de la Russie sur 6800 kilomètres. Cette seule qualité géographique – sans parler de ses immenses ressources géologiques ou de sa position sur la «nouvelle route de la Soie» – suffit à démontrer son importance stratégique.

Faut-il voir la main de l'Oncle Sam dans les troubles qui y sont survenus? Il semble peu probable que les Américains aient fomenté cette révolte de toutes pièces: c'est l'annonce d'un doublement du prix du gaz qui a déclenché les premières manifestations. En revanche, les relais de Washington ont certainement tenté de récupérer cette situation à leur profit, d'autant plus que, selon certaines sources, ils travaillent déjà depuis des années à infiltrer la «société civile» kazakh. Parallèlement, il se dit que la Turquie – qui n'est plus tout à fait une alliée des Etats-Unis, mais dont les relations avec la Russie sont pour le moins ambiguës – cherche aussi à défendre quelques intérêts géopolitiques au Kazakhstan. Moscou est donc fondée à soupçonner d'éventuelles manipulations étrangères hostiles à la Russie.

Mais comme toujours, rien n'est simple. Tel article affirme que le gouvernement kazakh actuel était déjà largement acquis à la cause occidentale, que le Kazakhstan abritait même des laboratoires américains de recherches biologiques travaillant sur les vulnérabilités des groupes ethniques russes et chinois, et que les Etats-Unis ont été pris au dépourvu et très contrariés lorsque ces troubles ont donné à la Russie une occasion d'intervenir militairement. Tel autre article défend l'idée que ces émeutes pourraient aussi avoir pour arrière-fond les rivalités internes entre l'actuel président Kassym-Jomart Tokaïev et l'ancien dirigeant Nursultan Nazarbayev, qui avait conservé des relais d'influence dans tout le pays, mais que les récents événements semblent avoir mis hors-jeu.

Pour le moment, la situation semble s'être calmée au Kazakhstan et les troupes envoyées par l'OTSC commencent leur retrait. Mais il vaudra cependant la peine de continuer à s'intéresser à ce qui se passe dans cette région. Car si l'Ukraine est l'enjeu d'une potentielle confrontation entre la Russie et les Etats-Unis (par Europe interposée), l'Asie centrale est susceptible d'y ajouter la troisième grande puissance mondiale, à savoir la Chine.

Heureusement, ces inquiétantes perspectives ne viennent pas plomber le moral des populations occidentales, qui préfèrent se préoccuper du coronavirus, du réchauffement climatique, des modes de vie sains, du bien-être animal ou des inégalités de genre dans les toilettes publiques.

Pollux

Thèmes associés: Politique internationale

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