La médiocrité du futur, c'est aujourd'hui

En 1962, l'auteur de bande dessinée Edgar P. Jacobs publie Le Piège diabolique, neuvième album de la série Blake et Mortimer. Le professeur Mortimer, après avoir pris place dans une machine à voyager dans le temps qu'il ne parvient pas à contrôler, se retrouve d'abord cent cinquante millions d'années dans le passé, puis aboutit au cinquante et unième siècle. La description de ce lointain futur est sombre: on y erre dans des souterrains verdâtres et dévastés par la guerre, dans les vestiges d'un passé violent où l'humanité a sombré dans la barbarie. Sur les murs en ruine, des graffitis, mais aussi des inscriptions officielles sont rédigés dans une orthographe phonétique caricaturale et à peine compréhensible. Dans les décombres d'un métro gît un panneau: «Stassion 3 direcsion Pari santre.» Plus loin surgit une plaque en hommage à «leroïke pionié de lespas».

Nous doutons qu'il faille attendre trois mille ans pour assister à ce triste spectacle. Nos contemporains ont déjà de plus en plus de mal à différencier un participe passé d'un infinitif, à mettre les verbes au pluriel lorsque le sujet l'est aussi, et même à formuler une phrase syntaxiquement correcte – sans parler de la capacité à faire passer un message sensé et structuré.

Reconnaissons-le: les journalistes de la «grande» presse généraliste s'en sortent un peu mieux que les autres – peut-être parce qu'ils font davantage de «copier-coller» que de véritable rédaction. Certaines revues spécialisées, en revanche, nous causent davantage de peine que de français. C'est particulièrement le cas, nous semble-t-il, dans le domaine militaire, où la médiocrité rédactionnelle est trop souvent proportionnelle à l'intérêt du propos. Dommage.

Si l'orthographe, la grammaire et la syntaxe se perdent, c'est aussi le cas de la faculté de rédiger des courriers commerciaux convenables et convaincants. Quelques exemples pathétiques nous sont fournis, notamment, par les nombreux courtiers qui s'obstinent à vouloir nous convaincre de vendre notre logement. Est-il convaincant de commencer une telle missive par: «Je m'appelle Jean-Philippe Tartempion» (alors que la signature figure au bas de la page) et par étaler son CV et les vastes compétences que l'on s'attribue? Est-il plaisant de demander au destinataire «si vous seriez propriétaire susceptible de vendre votre bien» (sic)? Susceptible, oui; de vendre, non; et fort dépité de lire pareil charabia. Le reste de la lettre est à l'avenant, laissant planer le soupçon que le pauvre jeune homme qui a eu tant de mal à la pondre s'est inspiré de ces sollicitations maladroites des nombreux fils et filles de regrettés chefs d'Etat de l'hémisphère austral qui sollicitent une avance de quelques milliers de francs pour ensuite – promis juré – nous couvrir d'or. Pour inspirer confiance, on a eu fait mieux.

Autrefois, il y avait des cours de correspondance commerciale. Mais c'était autrefois. Aujourd'hui, nous vivons dans un monde d'inculture et de torture – car les quelques baffes bien méritées que se prennent les fauteurs de troubles lorsqu'ils sont arrêtés par la police, ou les secouées que reçoivent certains garnements de la part d'enseignants n'ayant pas renoncé à la pédagogie traditionnelle, ne sont rien en regard des tourments quotidiens que la médiocrité du monde moderne inflige aux personnes qui affectionnent le bien parler, le bien écrire, l'orthographe, la grammaire, la syntaxe, le sens des phrases et des mots, la beauté d'un texte et la qualité d'un message.

Pollux

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