Nostalgie d’un passé automobile

La prochaine liberté qui nous sera retirée est celle de la mobilité individuelle. La peur du réchauffement climatique, d’abord, puis celle du coronavirus encore davantage, ont servi de prétexte à un rétrécissement très significatif de la place dévolue au trafic routier dans les villes. Aujourd’hui, il n’y a plus guère besoin de prétexte: une partie de la population (difficile à quantifier, mais il ne faut pas se faire d’illusions) considère comme normal et souhaitable l’objectif de chasser les voitures des centres urbains. Une prochaine étape sera l’interdiction de produire, puis de vendre, puis de posséder des véhicules à essence, ceux-ci devant être remplacés par des véhicules électriques de plus en plus fades et quelconques, de plus en plus automatisés, livrés aux aléas d’une production électrique insuffisante. Il y a soixante ans, la Chine ratait son Grand bond en avant; demain, l’Occident réussira peut-être son Grand bond en arrière.

Dans ce contexte, notre attention a été attirée récemment par la prose de certains représentants de l’élite écolo-urbaine cherchant à justifier leur politique anti-automobile auprès d’un public plutôt conservateur, en n’hésitant pas à invoquer les rues et les places d’autrefois, leurs fonctions historiques consistant à permettre les échanges humains entre les membres de la communauté, leur capacité à éveiller des émotions esthétiques – en opposition aux voitures, qui ne représentent évidemment que du bruit, de la pollution, des accidents et de l’insécurité. Des voitures qui, nous dit-on, auraient été imposées à une population qui au départ n’en voulait pas.

On pourrait presque en rire. On devrait leur montrer quelques photos des rues et des places d’autrefois, encombrées de chars, de charrettes, de calèches bousculant les passants, dans un chaos autrement plus indescriptible que le sage agencement des voies de circulation actuelles. Un chaos que les gens de l’époque acceptaient de bonne grâce (du moins souhaitons-nous le croire), parce que les véhicules de l’époque représentaient, déjà, la liberté et les échanges humains.

On devrait surtout leur montrer ce que sont devenues les rues et les places des grandes villes modernes, après qu’elles ont été débarrassées en tout ou partie de la circulation automobile: les communautés hétéroclites qui s’y côtoient (imposées à une population qui au départ n’en voulait pas) se regardent avec méfiance, quand elles ne s’insultent ou ne se battent pas; les autochtones rasent les murs, pressent le pas en regardant le bout de leurs pieds (aussi pour éviter les déchets et déjections répandus sur le sol); le trafic a laissé la place aux trafics; au bruit des moteurs a succédé le vacarme des transistors sauvages et des festivals officiels. Qui nous fera croire que les édiles progressistes se soucient de la quiétude et du bien-être de leurs administrés?

Montrez à de vieux Lausannois des photos d’autrefois, avec le trafic automobile qui s’écoulait des deux côtés de l’église Saint-François, remontait la rue Haldimand vers la Riponne, ou la rue Marterey vers la place de l’Ours, descendait la route de Bel-Air. Rappelez-leur le parking plus ou moins sauvage dans la vallée du Flon, ou même le stationnement des voitures sur la place de la Riponne jusqu’au début des années septante. Ils vous diront presque toujours que c’était mieux qu’aujourd’hui. Même si ce verdict est subjectif, il discrédite les discours qui tentent d’instrumentaliser la nostalgie du monde d’avant pour justifier les politiques de chasse à la bagnole.

Pollux

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