La paix n’est pas pour demain

Le magazine Le Regard Libre, en collaboration avec la chaîne de vidéos Antithèse et la revue Bon pour la tête, a organisé le 8 juin à Lausanne un débat public intitulé: «Ukraine – Quelle place pour la paix?»

Quatre orateurs étaient invités. D’abord, un journaliste et historien militaire, lié à l’officialité de l’armée suisse et donc influencé par la vision otanienne, mais précis et concis dans ses propos, lesquels n’avaient rien d’excessif ni de choquant aux oreilles d’un pro-russe raisonnable. Ensuite, un autre journaliste et historien, français cette fois, aux propos parfois carrés, voire mordants, défendant assez énergiquement l’optique russe, mais cultivé et agréable à écouter – et concis lui aussi. Puis, un journaliste suisse défendant également l’optique russe, mais trop sûr de lui et interminablement bavard. Enfin, un géopolitologue français, qui avait pris des positions mesurées et originales au début de l’attaque russe sur l’Ukraine, mais qui semblait entre-temps s’être «radicalisé» pour condamner l’Occident – ce qui n’est pas pour nous déplaire – et qui a surtout battu tous les records de dépassement de son temps de parole, interrompant le modérateur qui tentait de l’arrêter et s’exclamant «je conclus rapidement» avant de tenir le crachoir pendant plusieurs minutes supplémentaires.

Le seul bénéfice de ce manque d’éducation a été de réduire d’autant le temps consacré aux questions du public, dont il n’est pas certain qu’on eût tiré grand-chose d’intéressant. Face aux quatre orateurs qui se livraient à un combat de coqs (plutôt que de répondre à la question posée en titre du débat), le public se comportait en supporter des uns ou des autres, applaudissant frénétiquement chaque phrase flattant ses propres certitudes. Entre deux battements de mains, de braves dames s’adonnaient à de vigoureux hochements de tête ponctués d’exclamations sonores.

Ainsi tracé, le tableau peut sembler cruel. Il ne rend pas justice aux organisateurs du débat, qui s’étaient donné beaucoup de peine. Et les arguments énoncés tout au long de la soirée, même s’ils étaient presque tous archi-connus et rarement objectifs, pouvaient présenter de l’intérêt pour des personnes peu au fait de la crise ukrainienne.

Il n’empêche que ce débat a surtout servi d’exutoire aux militants qui voulaient en découdre avec le camp adverse, et qu’à aucun moment on n’a véritablement réfléchi à la manière de rétablir la paix.

Ce qui a manqué, c’est un discours original, rompant les fronts figés dans lesquels on cherche à nous enfermer; un discours anti-OTAN et anti-occidental, et en même temps pro-russe et pro-ukrainien; un discours capable de distribuer les bons et les mauvais points tant à Kiev qu’à Moscou, en renvoyant les adversaires dos à dos tout en leur exprimant une égale sympathie. Un tel discours n’aurait pas suscité d’applaudissements enthousiastes à gauche ou à droite de la salle, mais il aurait amorcé une réflexion sur la manière de mettre fin à cette guerre absurde – dont on nous jure qu’elle oppose la Russie à l’OTAN, mais qui ne tue pourtant que des Slaves et aucun Américain; qui détruit les villes et les infrastructures à l’Est de l’Europe, tandis que l’Ouest ne souffre que de quelques inconvénients économiques. En réalité, les combats qui déchirent l’Ukraine et la Russie servent les intérêts de l’OTAN; seule une réconciliation de ces deux pays frères (hélas très improbable à moyen terme) marquerait un échec cuisant pour les stratèges atlantistes.

Les observateurs capables de tenir un tel discours ne sont pas nombreux et la paix n’est donc pas pour demain.

Pollux

Thèmes associés: Politique internationale

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